A Bab El Oued, une association oeuvre depuis plus de 10 ans pour offrir musique, théâtre et soutien scolaire aux enfants du quartier. Dans les locaux colorés de SOS Bab El Oued, on aide la jeunesse à reprendre confiance en l’avenir. 

Samedi 11 octobre, 16h30. Les locaux de l’association SOS Bab El Oued sont presque vides. Les enfants, venus pendant l’après-midi pour les cours de soutien, sont rentrés chez eux. Ils ont laissé la place aux plus âgés, des jeunes adultes qui viennent discuter quelques instants avec Nasser Meghenine, le président de l’association.

Parmi eux, Abdelnour, un habitué des lieux. « Haut de 2 mètres et tout maigre », comme il se définit lui-même, il porte un maillot de foot rouge et un short kaki. Il traîne difficilement ce corps trop grand, le dos voûté, caché sous sa casquette, dissimulé derrière de grosses lunettes à la monture noire. Lorsqu’il parle, il garde les yeux rivés au sol, et ne semble s’adresser qu’à lui même. Pourtant, Abdelnour n’a pas la langue dans sa poche, et confie ses frustrations sans réticence. « Ici il n’y a que les loups, le kif et la police », lâche-t-il avec amertume.

Né à Bab El Oued, Abdelnour habite toujours le quartier. Il vit avec ses parents et son frère, « encore plus fou que [lui] ». Chez lui, l’ambiance est tendue, car la communication est impossible. « À la maison, il donne l’image d’un raté, alors ses parents ne se rendent pas compte qu’ils ont une lumière chez eux », affirme Nasser.

Sorti de l’école sans diplôme, Abdelnour cherche un petit boulot. Mais Bab El Oued et ses habitants ont mauvaise réputation, de sorte que les employeurs refusent systématiquement de lui faire confiance. « J’ai constaté qu’en Algérie, si tu sors de l’école à 20 ans, il n’y a rien. J’ai cherché, j’ai déposé des CV partout, j’ai rien. Pourquoi ? Mon adresse : Bab El Oued […] On me dit « Reste dans ton quartier, vas-y vole, vole, vole » », explique le jeune homme.

Seul exutoire à sa colère : le slam, qu’Abdelnour pratique depuis deux ans à l’association. « Des potes m’ont parlé de l’asso. Comme je suis curieux, je suis entré, on m’a ouvert les bras. Maintenant Nasser c’est comme mon père », confie-t-il. Quand il slame, Abdelnour se redresse, sa diction se fait plus précise et son visage s’éclaire. Il vit ses rimes. Affûtés comme des lames de rasoir, ses mots n’épargnent personne. « Le slam me soulage beaucoup, toutes ces choses qui sont dans ma tête et dans mon cœur ressortent par mon stylo ».

 

Deux enfants du quartier au service des jeunes de Bab el Oued

Cette jeunesse qui ne possède rien d’autre que ses frustrations, c’est précisément pour elle que Nasser a créé SOS Bab El Oued. Depuis 2001, l’association accueille dans ses locaux colorés les enfants et les adolescents du quartier.

« Avec le père Denis [également membre fondateur de l’association, ndlr] on a constaté que la jeunesse est la frange délaissée de la société, surtout dans les quartiers populaires, explique Nasser. L’État n’a pas de politique claire pour la jeunesse, pas de projet de société. Les jeunes qui sont ici, qu’est-ce qu’ils seront devenus dans 20 ans ? » SOS Bab El Oued œuvre donc pour offrir à ces jeunes des perspectives. « On ne travaille pas pour aujourd’hui mais pour demain », précise le père Denis.

Nasser et le père Denis, tous deux enfants du quartier, se sont rencontrés en 2001, pendant les inondations qui ont sévèrement touché le quartier.

 

La rencontre avec le père Denis a permis à Nasser de concrétiser un projet qui lui tenait à cœur depuis longtemps. Pourtant, avant la décennie noire, cet ancien manager d’un groupe de rock était bien loin d’imaginer qu’il deviendrait un jour président d’une association. Le militantisme, il trouvait ça « gaga ». Mais en 1995, son frère, commandant dans l’armée, est tué dans un attentat terroriste. Ce drame est le « déclic » qui décide Nasser à agir pour « casser la peur ».

Changer l’image que l’on a de soi et des autres

« La décennie noire a marqué la mentalité collective, surtout dans ce quartier de Bab-el-Oued. Avec SOS, nous avons voulu changer la donne, explique le Père Denis. Or, pour faire cela, il faut changer les représentations individuelles ».

Nasser et le père Denis ont compris que, pour faire évoluer les mentalités, l’assistance ne suffit pas. Ils ont donc mis en place un projet de développement, s’inscrivant dans la durée. Comme le dit le slogan de l’association, il s’agit pour eux de « transformer leurs convictions en action ». Toutes les activités proposées par l’association visent donc à changer l’image que chacun a de soi et des autres.

Par la musique et le théâtre, les enfants et les adolescents développent leur créativité, apprennent à travailler en groupe, à s’organiser, et reprennent ainsi confiance en leurs capacités.

Pendant les cours de soutien, ils n’acquièrent pas uniquement des compétences scolaires. Dans la classe de Meriem Tazerout, qui donne des cours de français aux élèves de primaire, les enfants découvrent la mixité. « À l’école, les filles et les garçons sont séparés. Ici, on mélange, je mets les filles et les garçons côte à côte, explique Meriem. Au début, les petits sont réticents, ils n’aiment pas trop, mais après ils s’habituent, ils deviennent des camarades. »

Même les bénévoles sont concernés par ce projet de changement des mentalités. Les professeurs de l’association sont pour la plupart des jeunes du quartier au chômage, auxquels SOS Bab El Oued donne la possibilité d’être considérés à leur juste valeur. « Ces jeunes sortent de la fac et ne trouvent pas de boulot. On les accompagne dans leur détresse pendant quelques années, en leur donnant un travail au sein de l’association. Les jeunes sont valorisés, on leur redonne confiance. Souvent, au bout de 2-3 ans, ils trouvent du travail à l’extérieur », explique Nasser.

Abdou, ingénieur en génie civil, correspond précisément à ce profil. Malgré ses candidatures répétées, il est au chômage depuis qu’il a obtenu son diplôme. Joueur de banjo au sein d’un groupe de chaâbi, il venait au départ à SOS Bab El Oued pour répéter avec ses amis. Il est aujourd’hui professeur de mathématiques au sein de l’association.

Au-delà de l’action de proximité, SOS Bab El Oued œuvre donc pour la promotion d’une Algérie marquée par la laïcité, la mixité, le pluralisme, la tolérance, le partage et la solidarité. Un projet de société qui a aujourd’hui convaincu de nombreux habitants du quartier. Rien que pour l’inscription aux cours de soutien pour l’année scolaire 2014/2015, l’association a dû refuser 800 demandes. « Notre problème, c’est qu’on a plein de gens qui nous aiment, mais pas l’espace pour les accueillir », constate Nasser. « Dans le quartier, SOS est la seule association de ce type, les habitants en ont besoin », renchérit Meriem.

Le besoin est considérable, et la demande ne cesse de croître, ce qui rend le travail des bénévoles parfois frustrant. « C’est tout le temps compliqué, parce que les jeunes demandent la lune. Nous on doit leur faire comprendre qu’il faut y aller étape par étape », explique Nasser.

Malgré cela, SOS Bab El Oued n’a rien perdu de son humanité. L’association ressemble aujourd’hui à une grande famille. Surnommés « Tonton » et « Tata », les deux présidents, Nasser et sa femme Djamila, sont restés les parents de tous les enfants du quartier qui viennent trouver refuge entre leurs murs.

Agnès Nabat et Philippine Le Bret