Avec ses cheveux blancs et sa barbe blanche, Ismail Izeroukan parait un homme sage, tranquille, cultivant une trompeuse timidité pour conserver ses secrets qui viennent des tréfonds de son âme. Mais derrière cette bonhomie naturelle se cache un volcan d’ambitions et de volontés de changement. Un volcan en éruption à Bordj Bou Arreridj, depuis des années.  

Un volcan qui a donné naissance à El-Gaith. « Secours » en arabe dialectal algérien, ou la « pluie qui s’abat sur une terre torturée pendant longtemps par la sécheresse », El-Gaith est ainsi le nom de l’association fondée en 1998 par Hadj Ismail, comme l’appellent ses amis proches, grâce au concours de ses fidèles compagnons. En quelques années, cette association s’est imposée par son dynamisme dans la région de Bordj Bou Arreridj, située à 230 Km à l’est d’Alger. Dans une région longtemps réduite à ces usines de matériel électroménager, El-Gaith a restitué l’âme de la solidarité et générosité traditionnelle. Mais El-Gaith ne fait pas dans le passéisme. Non, elle met le cap sur l’avenir en tablant sur l’innovation dans son travail de proximité.

En rupture avec les vieilles méthodes

«Nous avons fait des études qui ont prouvé que la manière dont est enseignée la citoyenneté à nos jeunes ne produit aucun effet sur leurs comportements. Le civisme et la citoyenneté sont restés des notions vagues qu’aucun de nos jeunes n’a pu intégrer dans son esprit», regrette sur un ton ferme le président de l’association El-Gaith qui affirme ainsi sa rupture avec les méthodes classiques du bénévolat associatif.

A El-Gaith, on a jeté aux oubliettes les vieilles méthodes consistant à bourrer l’esprit des jeunes avec des cours théoriques axés sur des dissertations longues et ennuyeuses. El-Gaith se veut dès le départ une association atypique. Atypique parce que dans cette association, on ne se contente pas de dresser des constats amers pour aller ensuite quémander des subventions publiques afin de les dépenser dans des manifestations publiques protocolaires. Non, à El-Gaith, on a réinventé un autre modèle : «enseigner la citoyenneté à travers les loisirs» !

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Au centre d’animation d’El-Gaith, les enfants se surpassent grâce à des jeux et des travaux pratiques

 Ce n’est pas une blague. Le sérieux avec lequel Ismail Izeroukan développe son argumentaire piège tout interlocuteur qui veut tourner en dérision cette approche. «Le 5 juillets 2013, nous avons mis en place le centre d’animation pour la promotion de la citoyenneté. Et en l’espace d’une année, nous avons testé nos méthodes qui ont abouti à des résultats concrets : le comportement des enfants changent et leurs notes scolaires s’améliorent», avance Ismail Izeroukan. Ce dernier nous accompagne jusqu’au terrain sur lequel est érigé ce centre d’animation qui regroupe trois clubs : sport et citoyenneté, environnement et citoyenneté, culture et citoyenneté.

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Le sport est un vecteur de développement et d’épanouissement personnel pour les animateurs d’El-Gaith

Dans chacun de ces clubs, on apprend bénévolement aux enfants le théâtre, le dessin, les jeux d’échecs, la photo, la vidéo, des activités écologiques, les campagnes de nettoyage, bref, dans ce centre pas moins de 170 enfants transcendent leurs conditions modestes pour développer leurs facultés intellectuelles et physiques. Sur un terrain de 3500 mètres carrés, des tournois de football, d’athlétisme et de pétanque sont régulièrement organisés notamment en période des vacances scolaires. Les jeux, les loisirs et la culture pour rassembler les enfants, les éduquer et leur apprendre des valeurs vitales : le respect de l’autre, la non-violence, l’importance de la réussite scolaire et l’accomplissement de soi.

Le tissage traditionnel : l’espoir déçu

Une expérience pilote qui donne ses fruits à Bord Bou Arreridj puisque  les enfants de cette région des hauts-plateaux trouvent enfin où fuir l’ennui lancinant et fatal. Le vide social sidéral, qui alimente la délinquance et les frustrations dans les autres contrées de cette lointaine Algérie profonde à laquelle peu de nos responsables politiques prêtent de l’intérêt.

«Nous rêvons d’élargir ce centre à toutes les communes de Bordj Bou Arreridj. Mais pour ce faire, il faut que les communes acceptent de travailler avec nous et nous donner un coup de main», dit Hadj Ismail dont le regard traduit un curieux mélange de fierté et de déception.  Déception à laquelle lui et les 120 adhérents de l’association El-Gaith  ont amèrement goûté. En 2007, ils lancent un atelier de tissage traditionnel et un atelier de confection. Pas moins de 25 femmes, et autant de familles, font tourner ses ateliers qui avaient proposé des produits en laine de qualité. Deux ateliers financés par des donations locales et des dons de l’ambassade du Canada en Algérie. Deux projets qui ont donné l’espoir aux habitants de la région pour développer des solutions entrepreneuriales afin de les libérer du joug de la pauvreté.

Mais l’espoir fut rapidement déçu car le lobby des importateurs qui inondaient le marché national des produits chinois de bas de gamme a fini par étouffer l’activité de ces deux ateliers. Il aurait suffi tout de même d’une simple commande publique en tablier scolaire ou en tenue de travail pour les agents communaux, et ces deux ateliers auraient continué à faire vivre ces 25 familles. Non, nos autorités publiques préfèrent s’approvisionner chez ces importateurs privés qui nous gavent de produits asiatiques au prix tellement bas que l’on n’ose même pas se poser la moindre question sur leur qualité. Sans une préférence nationale ni aucune politique publique qui privilégie et protège les produits du terroir, ces deux ateliers ont fini par mettre la clé sous le paillasson. Et pourtant, il y avait tout un marché à conquérir. «Pourquoi nos maires, responsables des directions de wilayas ou d’autres institutions publiques ne disposent pas dans leurs bureaux de salons fabriqués en Algérie et reflétant notre patrimoine national ?», s’interroge Hadj Ismaïl qui ne se fait aucune illusion sur la réponse que les décideurs doivent fournir à sa question.

Des crèches pour une nouvelle approche de l’Education

Fort heureusement, aucune désillusion n’a pu décourager les bénévoles d’El-Gaith. Après l’amère expérience des ateliers du tissage traditionnel, ils relèvent le défi d’ouvrir des crèches pour prendre en charge la problématique de l’enfance dans leur région respective. En 2009, une crèche flambant neuve est inaugurée au cœur de la ville de Bordj Bou Arreridj. Avec l’aide du programme Joussour, cette crèche a réussi aujourd’hui à gagner son indépendance financière. Avec un bus pour transporter les enfants, un goûter et plusieurs activités éducatives, ce projet a comblé rapidement un vide social dans la ville de Bordj Bou Arreridj où les enfants, qui n’allaient pas à l’école, se retrouvaient facilement dans les rues exposés aux dangers en l’absence d’un établissement spécialisé. Poursuivant sa lancée, El-Gaith dispose aujourd’hui de trois crèches dont deux sont situées dans des zones agricoles où les mensualités ne dépassent pas les 700 Da. Destinées aux familles nécessiteuses, ces crèches situées dans les zones rurales de Bordj Bou Arreridj ont apporté une véritable bouffée d’oxygène. Et pour développer leur stratégique éducative, les animateurs d’El-Gaith ont bénéficié d’un séjour de formation au Kremlin-Bicêtre, une ville parisienne qui a développé un ingénieux plan d’éducation local.

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Les crèches de l’association El-Gaith ont comblé un véritable vide social à Bordj Bou Arreridj. De nombreuses familles nécessiteuses y trouvent un excellent lieu d’éducation et de loisirs pour leurs enfants

Un plan où la gestion des crèches est soumise à une politique particulière privilégiant les activités de loisirs et un bon usage du temps libre afin de permettre à l’enfant de s’épanouir dans son environnement familial et social. Un modèle qu’El-Gaith envisage bel et bien d’adapter à la réalité algérienne et de l’affiner encore davantage sur le terrain. En attendant, tout un réseau d’associations locales vient de voir le jour pour porter les différences initiatives socio-éducatives. Le chemin est encore long à parcourir. Mais à Bordj Bou Arreridj, ces bénévoles ont prouvé qu’il est possible de faire évoluer les mentalités et la société. Il suffit pour cela de rompre avec cette mentalité d’assisté qui affaiblit le génie de nos concitoyens…

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