Mourad Achour, animateur d’une émission musicale sur Beur FM, est un des premiers à avoir introduit des femmes dans un groupe de chaâbi, genre musical traditionnellement masculin. Ce mélomane nous raconte comment il a réussi à monter sa troupe de chaâbi au féminin à Paris. Interview. 

– Pouvez-vous me résumer brièvement votre parcours ?

 Si j’occupe aujourd’hui un des rôles les plus exposés avec le projet du chaâbi au féminin, sachez que j’ai toujours fui la lumière. Je me suis toujours caché derrière un micro pour jouer mon rôle d’interviewer sur Beur FM. J’aime en tous les cas, dans mon émission Café des artistes, décrypter l’actualité musicale, mettre en lumière les nouveaux talents. Sinon après de longues années d’études en psychologie, je me suis recyclé en homme de radio sur Beur FM dès janvier 1996 par le biais d’une émission qui raconte l’histoire de la musique arabo-andalouse, ses variantes et dérivées, dont le chaâbi. Voilà pourquoi cette musique me rattrape aujourd’hui avec le groupe Chaâbi au féminin.

– D’où est née l’idée d’une troupe de chaâbi féminine ?

 Après autant d’années de radio, et une émission sur la musique chaâbi sur Beur FM, considérée comme une référence en matière de culture chaâbi, je trouvais légitime de partager ma passion avec le grand public. Pour la saison 2012-2013, j’ai occupé un poste de directeur artistique pour des soirées chaâbi uniques à Paris, durant lesquelles il fallait programmer un concert par mois. Lors de ces soirées à succès, j’avais envie de varier les plaisirs en programmant une femme chantant le chaâbi. Ce qui n’était pas évident sur Paris. Alors j’ai eu l’idée de former un groupe composé de six chanteuses pour pouvoir faire un set de 1h30-1h45. J’avais l’impression d’entamer un nouveau cycle dans ma vie. Tout est allé très vite. Il ne fallait surtout pas rester dans des zones de confort et continuer à programmer des chanteurs sans faire de vagues. J’avais besoin de me mettre en danger.

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 – Avez-vous facilement trouvé vos chanteuses ? Comment les avez-vous rencontrées/recrutées ?

 Non ce n’était pas facile, mais la nouvelle idée m’excitait beaucoup. Alors j’ai travaillé dessus. Ce fut compliqué car aucune chanteuse n’était spécialisée dans ce genre. Je me suis orienté vers des chanteuses au style pop et arabo-andalou, à qui j’ai demandé de modifier leur façon de chanter et d’opter pour un style plus chaâbi. J’avoue que ce n’était pas gagné d’avance.

J’ai pensé à Malya Saadi, Amina Karadja et Syrine Benmoussa en premier. Je m’étais dit : il faut que ce projet dispose de voix qui se sont essayées au chaâbi par une ou deux expériences. Les autres chanteuses ont accepté de venir. Je n’ai pas eu de difficultés à les convaincre. Même si certaines, par hésitation, ont mis du temps à donner une réponse, elles étaient d’accord sur le principe. Tant que l’on n’avait pas fait notre premier concert, j’étais dans le doute. Je me disais que tout cela ne serait peut être pas possible. Mais le jour où on a pu vraiment enfin fixer une date, j’étais extrêmement satisfait.

De toutes ses filles, j’ai gardé Meriem Beldi, Amina Karadja, Malya Saadi, SyrineBenmoussa et HindAbdellali. La dernière arrivée est Nacera Mesbah.

– Pourquoi les musiciens sont-ils, eux, des hommes ?

Il n’y a pas que des hommes. En témoigne Kahina Afzim qui au Qanoun. Mon idée n’était pas de faire une troupe exclusivement féminin, mais plutôt d’associer des voix de femmes au chaâbi, cette musique qui est souvent chantée par des hommes. Le chaâbi au féminin respecte la structure, la formation et l’orchestration musicale traditionnelle du chaâbi. Je n’ai pas voulu moderniser ou déformer son esthétique. Elles chantent des textes classiques qu’elles s’approprient et dont elles respectent le style. Et lorsque le public entend l’authenticité et l’humilité, il se laisse prendre. Et puis on a de bons musiciens comme Nouereddine Aliane, Amine Khettat, Yahia Bouchaala ou encore Nasser Haoua et NacerFertas qui ont écrit et composé le premier single du groupe Ahna Chaabiyett.

Ce qui est beau dans ce projet du chaâbi au féminin, c’est de pouvoir montrer toute la féminité de cette musique. Car il y a beaucoup de féminité et de raffinement dans le chaâbi, que ce soit dans le chant, ou la musique. Les chanteuses ne changent rien aux textes, même pas l’article, elles le chantent comme une interprète, mais avec une âme féminine. C’est là que cela devient intéressant.

– Vous avez monté ce spectacle en France. Le public français vous a-t-il réservé un bon accueil ?

 Je me souviens du bon accueil réservé à l’ensemble chaâbi au féminin, notamment pour la première représentation en mai 2013, où le public nous a fait une standing ovation. Très bon accueil lors de nos derniers concerts. Salles combles avec un public assez attentif, où les gens étaient plus dans l’écoute. On a eu pas mal de bonnes critiques dans la presse aussi. De grandes salles et festivals nous ont même fait confiance en nous témoignant une profonde reconnaissance pour notre travail. Ils ont souhaité par la suite nous programmer. Le 6 décembre 2014 le chaâbi au féminin sera sur la scène du théâtre Gérard Philipe à Saint Denis dans le cadre de la 26ème édition du festival Africolor. Le 7 mars, nous serons à l’Institut du Monde Arabe. D’autres dates sont déjà en cours de booking.

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 – N’est-il pas possible de venir chanter en Algérie ?

Ah, vous posez la question que tous les algériens se posent… Si on ne chante pas en Algérie, c’est parce qu’on n’y est pas invité. C’est d’ailleurs les seules salles qui n’ont pas cru tout de suite en nous. Heureusement pour nous, ici en France, c’est diffèrent. J’aimerais tellement nous produire en Algérie. On pourrait à la fois chanter et être à la maison. On va là où l’on nous invite, et on y va avec tout notre cœur. Par ailleurs, il y a un projet de concert pour le 8 mars à Alger, mais rien dont je puisse parler dès maintenant. Voyez-vous, dans ce métier, les choses changent, les gens changent, il faut rester ouvert et se réjouir de tout ce qui arrive. Je ne peux pas me plaindre, j’ai une relation extraordinaire avec tous les organismes algériens.

 – De manière plus générale, comment se fait-il que le chaâbi soit réservé aux hommes ?

 Le chant chaâbi (appelé ainsi dès 1946 par Boudali Safir, le directeur artistique de radio Alger de l’époque) est issu d’anciens chants panégyriques. Le chaâbi reste pratiqué continuellement par des hommes auprès des établissements religieux, ainsi que dans les fumoirs et café de la Casbah car, indépendamment de son côté religieux, le chaâbi est apprécié pour sa qualité esthétique qui faisait aussi le bonheur des fêtes de mariage.

C’est un genre musical qui a toujours été chanté par des hommes car il fut créé et écrit par des hommes. Il n’a cessé d’évoluer dans un milieu masculin.

Le chaâbi a changé depuis, il peut être interprété aujourd’hui de différentes façons même par des femmes. Le chaâbi croise parfois les groupes de rock ou de musiques électroniques, ce qui lui permet de se renouveler. J’ai d’ailleurs toujours vu le chaâbi comme une musique du futur. Aujourd’hui, il y a un engouement phénoménal dans le monde pour cette musique. Ce n’est donc pas qu’une question de racines, de souvenirs et de nostalgie. Il doit vraiment y avoir, dans cette musique, quelque chose d’impalpable qui touche au plus profond chaque personne.