Non, la Kabylie n’est pas cette terre extrémiste à quoi les médias la réduisent en ce moment. Depuis douze ans, un groupe de bénévoles habités par leur mission y organise un festival singulier, chaque année dans un village différent, plongeant des artistes de tous horizons au cœur même de la vie locale.

L’été dernier, j’ai été convié à participer à un festival artistique en Kabylie, Racont-Arts, fondé il y a douze ans par Hacène Metref avec le peintre Denis Martinez et feu Salah Silem. Pour cette onzième édition qui se tenait du 5 au 12 août à Agoussim, un village montagneux de Haute Kabylie, une centaine d’artistes algériens et venus du monde entier étaient invités par la population qui les hébergeait, les transportait, leur faisait à manger. Cette année, le thème du festival s’accordait parfaitement à mon domaine de recherche, « les chants sacrés et profanes de Kabylie et d’ailleurs », puisqu’en tant que journaliste et linguiste spécialiste du rap et du slam, je devais faire une conférence sur « le retour de la poésie orale aujourd’hui ».

Depuis mon retour à Paris, l’idée de témoigner de ce que j’avais vécu me démangeait. Mais ce sentiment s’est fait plus prégnant avec les événements récents, je parle de l’exécution sommaire d’Hervé Gourdel le 24 septembre par les Djihadistes de Jund al-Khalifa, à une vingtaine de kilomètres du cadre autrement pacifiste des Racont-Arts. Cet acte révoltant alimente la haine et l’incompréhension en France, chez ceux qui ne perçoivent pas que cette violence radicale, aveugle et lâche est condamnée par l’immense majorité des Algériens qui en sont les premières victimes.

Mais là n’est pas mon propos. Je voudrais témoigner d’une expérience humaine singulière. Jamais je n’étais allé en Algérie avant cet été. Je connaissais bien le Maroc et un peu la Tunisie – non, je n’ai « fait » ni le Maroc ni la Tunisie, comme disent ces voyageurs français d’un air entendu, teinté de néocolonialisme inconscient. Jamais je n’avais vécu cette expérience étonnante que constitue la découverte d’un lieu retiré, au contact mêlé de sa population et d’artistes cosmopolites.

Il y a eu, au préalable, la visite au consulat d’Algérie à Bobigny où des binationaux attendent des journées entières pour faire refaire leur passeport, certains préférant payer un visa pour retourner dans leur pays, puis les formalités de passage à la douane, assez lourdes, comme en France d’ailleurs. Ce n’est qu’une fois arrivé dans le pays que j’ai été séduit. D’abord l’aéroport d’Alger à minuit, mon vol Air Liberté avait trois heures de retard, personne pour m’accueillir, mais je rencontre un jeune homme qui m’amène en voiture dans un hôtel du centre ville.

Puis la visite d’Alger, où personne ne s’adresse à moi comme au touriste que j’incarne au Maroc, alpagué presqu’en permanence par des (faux ?) guides qui rendent une promenade sereine presque impossible. Non, les visages que je découvre dans la cité blanche sont éclairés, lumineux, j’entends parfois un bonjour. Les gens croisés dans les magasins, les librairies, à l’hôtel, et les deux taxis qui me conduisent l’un à Tizi Ouzou, l’autre à Agoussim où se tient le festival, sont tous bienveillants. Je comprends qu’on peut bien vivre à Alger, loin des clichés répandus en France.

Une fois arrivé à Agoussim, dans les montagnes du Djurdjura, la magie opère. Paysages d’une beauté suffocante. L’organisation semble brouillonne mais tout est en fait parfaitement pensé. Ce petit village d’une centaine d’habitants accueille autant d’artistes venus du monde entier, essentiellement de Kabylie, d’Algérie, de France, du Maghreb, d’Afrique Noire, du Proche-Orient et d’Europe. Incroyable choc des cultures. L’expression semble usée mais jamais elle ne m’a semblé si exacte.

Avant de venir, j’avais souhaité me familiariser avec la poésie kabyle, qui m’avait paru empreinte de nostalgie, de tristesse, du sentiment du déracinement, du mal du pays, de l’amour de la mère – si loin par exemple, de la joie extatique des sonnets d’Omar Khayyam. J’avais lu les Poèmes et chants de Kabylie réunis par Malek Ouari et les Chants berbères de Kabylie recueillis par Mouloud Mammeri, dont l’université de Tizi Ouzou porte le nom. J’avais découvert son fameux dialogue sur la poésie orale avec le sociologue Pierre Bourdieu (accessible ici : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_1978_num_23_1_2608). Je m’étais familiarisé aussi avec la poésie arabe classique. J’avais lu que poème se dit asefrou en kabyle, qasida en arabe. Sur place, je rencontrerais des musiciens, des chanteurs et des poètes qui m’apprendraient bien d’autres mots de kabyle et d’arabe.  

 L’arrivée sur place est fascinante : quel est ce village effervescent et pittoresque ?  Aux jeunes du village qui marquent l’arrivée du taxi par des cris se mêlent les organisateurs, nombreux et efficaces, et les invités, tels ces musiciens aux instruments étranges du groupe folklorique marseillais Grive et Ours (http://www.grive-ours.sitew.com/#Accueil.A) ? Leur chanson occitane se fondra dans la musique berbère, à travers ce groupe de fusion qui émergera du festival, entre autres rencontres émouvantes et créatrices.

Je retrouve Stéphane Kenech, un ami documentariste, nous logeons dans une chambre simple, au sein d’une maison prêtée par un habitant. On nous distribue des tickets pour dîner. Je dois dire un mot de cette organisation si efficace – rien, pourtant, que les Algériens ne sachent déjà. Au sommet du village se tient un grand réfectoire où les artistes se retrouvent au coude à coude pour partager la chorba, le couscous, une assiette de riz et de légumes… Les habitants s’affairent pour cuisiner, servir, avec une célérité dont j’ai peine à rendre compte ! A peine assis je suis servi, mon assiette finie est enlevée, on m’en substitue une autre, je me lève quand j’ai terminé pour laisser la place à un autre convive. D’autres fois, nous sommes invités dans les maisons des familles dont un fils ou une fille se marie ; les cérémonies se suivent au village, tout au long de cette semaine estivale qui suit le Ramadan.

L’essentiel, ce sont les gens. Ces villageois qui reçoivent l’étranger tables garnies, bras ouverts, sourire du cœur. Des artistes venant de partout, musiciens, poètes, comédiens, peintres, vidéastes, danseurs, costumiers se mêlent dans les ruelles grouillantes aux groupes d’enfants, aux anciens, aux familles du village, fondus dans la population d’Agoussim. Je rencontre des gens ordinaires et extraordinaires. Au départ j’ai l’impression, faussée, que chacun se regarde et s’écoute parler, n’existant qu’à travers ce festival. Puis je prends la mesure de ce que vis : un moment singulier, la réunion d’artistes certes peu connus mais talentueux et habités par leur art. Ce jeune slameur sûr de lui malgré ses 21 ans, plein d’avenir, Massine Jade (https://www.facebook.com/MassineJade), ces rappeurs si modestes de Timimoun, 3 Paz (https://m.facebook.com/3PAZ.RAP), le conteur congolais Jorus Mabiala (http://www.lomnibus.net/Jorus.htm), pince-sans-rire et cultivé, suivi de tas d’aficionados, qui organisera une longue nuit du conte à coté de la fontaine du village. Cette fontaine dont une légende locale dit qu’une femme ira y prendre l’eau et se mariera dans l’année. Le soir et le matin, les hommes peuvent s’y rendre, les femmes la journée. Nous sommes des invités, des étrangers et à ce titre nous pouvons aussi, la journée, remplir nos bouteilles de l’eau issue de la roche minérale. A la claire fontaine d’Agoussim.

Le matin, à peine descendus de la chambre, des femmes nous accueillent avec du café et des pâtisseries sur des tables chargées de mets. Aux repas, nous nous restaurons dans une maison qui célèbre un mariage ou au réfectoire. Le soir, sur la terrasse, on discute jusque tard dans la nuit, on rencontre Mouloud, un jeune du village qui devient notre ami, une autre fois ce sont l’éloquent Smaïl et sa cousine Doudouche. Dans le même bâtiment, il y a, au rez-de-chaussée, des musiciens de Béjaïa, une poétesse iranienne, une journaliste algérienne.

Le programme artistique est foisonnant. Une telle abondance de performances, sans un don d’ubiquité, crée chez moi un sentiment de frustration : celui de rater en permanence quelque chose d’important, tandis que j’assiste à un événement, si intéressant soit-il, ou que je me repose quelque instants – non sans culpabilité. Trop de choses, trop de lieux, le village est investi, animé, enflammé. J’arrive parfois trop tard. Souvent je suis comblé. Chaque soir la place du village est noire de monde pour un concert. Parfaite sonorisation. Des chants et des rythmes gnaouis marquent l’inauguration du festival, les musiciens réinvestiront les rues du village bien des fois ensuite. Plusieurs concerts se déroulent parfois en même temps. D’autres soirs ce sont des parcours itinérants, la nuit des chandelles où tout le monde descend dans les rues, une bougie à la main. Lorsque l’équipe de foot d’Agoussim se qualifie pour la finale du championnat local, elle défile en fanfare, acclamée par les habitants. L’avant-dernière nuit, pour le carnaval, chacun porte le masque ou le costume qu’il a réalisé avec l’aide de Koceila Kebiri et Nouriane Belguendouz, c’est un déchaînement d’énergie et de passion dans les danses improvisées. Un autre soir, des chœurs de femmes et d’hommes, assis de part et d’autre de la scène, sur la place du village, chantent dans un jeu d’appels et réponses envoûtant. Un humoriste algérien investit la scène, je ne comprends pas le kabyle mais je vois qu’il amuse la foule en évoquant, comme les stand-upers français, des détails de la vie quotidienne (http://www.criticomique.com/-Stand-up-.html). On me dit que Kamel Abdat est un peu le Jamel local. Un autre soir encore, il y a cette chanteuse mystique, Mother – elle adopte ce nom pour « faire un avec l’universel féminin » (http://www.mother-musique.com/pages/les-concerts.html), qui transmet ses ondes au public surpris. Je n’oublie pas la performance de ce guitariste incroyable, Yasser Ameur (https://www.google.fr/search?q=Yasser+Ameur&rls=com.microsoft:fr:%7Breferrer:source?%7D&ie=UTF-8&oe=UTF-8&sourceid=ie7&gfe_rd=cr&ei=i5dbVJHdMeGA8QeMzoHwCw&gws_rd=ssl), également artiste urbain, qui dessine des silhouettes jaunes sur du papier journal. Quant aux Pigeons Voyageurs d’Afrique, un groupe de musiciens congolais étudiants à Alger, ils amènent une énergie incroyable au village.

Trop de lieux, trop de choses. Le village est occupé en ses points cardinaux, la grande place, la fontaine et le foyer des jeunes – en contrebas duquel s’étend la prairie des oliviers. L’après-midi, c’est là que s’improvisent des concerts informels et que deux circassiens de Franche-Comté proposent une initiation au jonglage ou au monocycle pour les jeunes. On y trouve aussi un Bibliobus très prisé des enfants, des ateliers d’art plastique… Jean-Michel Sagot et Christine Fassanaro animent des ateliers vidéos dont le but est de réaliser des e-ku, une forme de poème court japonais, le haïku, adapté à l’écran – leur travail est visible ici (http://vimeo.com/106802529). Les enfants participent, certains invités aussi, comme Karim Sadaoui, un jeune poète qui me dédicacera son livre, Le fou, Cupidon et l’étudiante, une poésie enflammée et chatoyante dont la fougue m’évoque celle de Lautréamont. Un autre participant me dédicace son ouvrage, Influences de la musique sur le comportement humain, Mouloud Ounnoughène, brillant neurochirurgien également musicologue, que j’écoute avec intérêt  discourir sur le métissage musical. L’écrivaine Fouzia Laradi parle du boukala, cette poésie urbaine d’Alger. Le documentariste Yazid Arab filme le festival. Nadia Ammour, conteuse et chanteuse vivant à Paris, m’explique les subtilités de la joute oratoire kabyle, avec ses quatre sous-genres : la joute entre amoureux, celle entre belle-fille et belle mère, celle opposant des bergers et enfin celle qui réunit des savants. Elle participe au groupe fusion, entre musique kabyle et chant occitan, avec Grive et ours, Fauve de Marseille et les rappeurs de Timimoun qui se produira lors du concert final (http://vimeo.com/99398614). Ce dernier soir, toute la population du village, femmes et enfants compris, reste tard sur la grande place, presque jusqu’à cinq heures du matin, pour assister au concert de clôture du festival. Une assiduité difficile à concevoir dans un village français.

Le jour de mon passage, samedi 9 août, je discute avec Boukhalfa Laouri qui parle juste avant moi de « la poésie humaniste dans l’œuvre de Lounis Aït Menguelet » – le programme a changé en dernière minute et j’interviens non au foyer des jeunes, mais dans la salle de réunion du village, plus vaste, dans l’enceinte même de la mosquée. Dans les villages kabyles, le sacré et le profane font bon ménage ; la religion est une affaire personnelle mais le politique est l’affaire de tous. L’auditoire fait preuve d’une exceptionnelle qualité d’écoute ! J’évoque le rap et le slam, dont l’émergence en France constitue à mes yeux un retour de la poésie orale. Une tradition que nous avons oubliée chez nous, si vivante ici. Quand j’écoute les poètes, les conteurs, ou que je discute avec des femmes qui citent avec émotion le nom d’Aït Menguellet, je me sens familier de cette terre qui a gardé vivante cette culture du dire, de l’oralité. J’évoque les troubadours, les rappeurs, la poésie d’Afrique et d’ailleurs. Une dame vient me dire sa gratitude, ma conférence lui a rappelé son instituteur, un poète familier des troubadours qui défendait la langue occitane. A ce propos, je n’oublie pas ce chanteur corse qui électrise la foule sous la lune pleine, Michel Luciani, il semble que les Corses et les Kabyles aient bien des points communs, la poésie chantée entre autres. Deux anciennes professeurs de français m’interviewent et insistent sur le fait que la Kabylie a fait beaucoup pour que la langue française demeure en Algérie. Je suis ravi d’avoir pu m’adresser à un public aussi attentif, le festival continue, j’ai encore beaucoup de choses à entendre et à voir.

Racont-Arts : le terme m’amusait. Avec cette touche un peu décalée que j’ai notée dans l’usage des mots en Kabylie, au Maghreb, en Afrique. Je trouvais incongru ce suffixe art (ou ard), dépréciatif, qui sert à construire des d’adjectifs bas ou triviaux. Ces Racont-Arts seraient-ils des « commérages qui ne reposent sur rien de sérieux » ? Pourtant c’est un autre esprit que distille le festival, à travers les conférences de grands intellectuels comme Arezki Metref (http://fr.wikipedia.org/wiki/Arezki_Metref) qui parle de Proust et de Kafka, du roman, du journalisme engagé en Algérie, de la Kabylie et de la décolonisation. Alors certes, quand Jorus organise la nuit du conte, un des moment phares du festival, et que se succèdent entre 23h et 3 h du matin des conteurs plus ou moins drôles, dont il assure les intermèdes avec une verve qui ferait honneur à un one-man-show, oui, on perçoit mieux la dimension du racontard.

Des livres sont exposés sur des tables de dédicace dans les venelles du village, L’Algérie au carrefour, par exemple. Je souris en me demandant comment un titre si vague peut recouvrir une analyse précise des faits. Je découvre que c’est un ouvrage de référence, écrit en 1937 par Imache Amar, un pionnier du mouvement national et de la décolonisation. J’apprends beaucoup pendant cette semaine intense.

Quelques clichés tombent. La plupart des jeunes Algérois avec qui je discute à Agoussim participent de près ou de loin à un mouvement associatif. Vu de Paris, où l’individualisme semble triompher, c’est incroyable, alors qu’on pourrait croire l’Algérie engluée dans l’ennui ou l’immobilisme. Je rencontre en particulier Mohammed de l’association L’Étoile du Sud (https://www.facebook.com/pages/LEtoile-du-Sud/623205701087616?fref=ts), ou Mimo Aktouf débarqué d’Alger et fasciné par la chaleur des gens d’Agoussim – lui dont l’esprit ironique nous semblait familier, à Stéphane et à moi.

Qu’un tel festival existe, avec si peu de subventions et une telle volonté de la part de ses organisateurs et de la population locale est déjà, en soi, extraordinaire. Comment imaginer que les efforts fournis par Hacène Metref et ses collègues puissent être détruits en quelques secondes par une poignée d’extrémistes ? « Nous avons l’impression que douze années de lutte acharnée pour donner une vraie image de la Kabylie ont été vaines, m’écrit Hacène Metref. On doit appeler les gens à ne pas confondre le terrorisme et la Kabylie qui est un vrai havre de paix, n’était cette conjoncture internationale qui nous blesse en premier lieu ». Après onze éditions dans presque autant de villages de Haute Kabylie, le prochain festival se tiendra durant l’été 2015 à Iguersafen, qui vient d’obtenir le premier prix du village le plus propre de Kabylie. « C’est un exemple d’autogestion qui peut-être montré au monde, explique Hacène Metref. Ils sont totalement indépendants dans la gestion et le développement de leur cité. Ils sont en train de sortir du sous-développement uniquement par leurs idées, la solidarité et leurs moyens propres. Une démarche à méditer absolument ! »

Non, la Kabylie n’est pas cette terre d’extrémistes à quoi les médias français peuvent la réduire. C’est là que j’ai vécu l’une des expériences culturelle et existentielle les plus intenses de ma vie. Oui, je reviendrai aux Racont-Arts !

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La page facebook du Festival : https://www.facebook.com/events/1390269637879172/?ref=22

Le reportage de Christine Fassanaro  : https://www.youtube.com/watch?v=1RrlTm1vTNQ

Le groupe fusion avec Fauve Beauvieux : http://vimeo.com/99398614

 Les e-kus d’Agoussim : http://vimeo.com/106802529

Julien Barret, journaliste français, créateur du site Internet : www.criticomique.com
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