Les Tunisiens sont fébriles. À dix jours de l’élection présidentielle, beaucoup redoutent l’issue d’un scrutin crucial pour l’avenir du pays, enlisé dans une crise économique. La Révolution n’est pas terminée et la victoire de la démocratie n’est pas encore acquise, affirment-ils. Reportage à Tunis.

De notre envoyée spéciale à Tunis

Le bout de son index est encore teinté d’henné, plusieurs jours après le vote historique. Hamza, 27 ans, ingénieur au chômage, sourit mélancoliquement lorsqu’il entend les étrangers ou les vainqueurs de l’élection législative, organisée fin octobre, vanter la Tunisie comme « la première démocratie d’Afrique du Nord », voire du « monde ». C’est faux, « nous sommes encore des bébés en train d’apprendre ce que c’est vraiment la démocratie », lance d’emblée le jeune homme, assis à une table d’un café fréquenté par la jeunesse tunisoise, situé à quelques encablures de l’avenue Bourguiba. « Il nous faudra plus de 10 ans pour comprendre le processus démocratique et une cinquantaine d’années pour l’appliquer. Ce n’est pas seulement le cas pour la Tunisie, ça prend du temps dans tous les pays du monde », souligne-t-il.

La Tunisie, « première démocratie du monde »

De la modestie et de la prudence, les Tunisiens n’en manquent pas depuis qu’ils se sont présentés aux urnes pour élire leurs députés, le 26 octobre dernier. Un comportement qui contraste avec l’euphorie qui s’est emparée du Maghreb, admirateur de leur voisin. Marocains, Algériens, Mauritaniens… tous ont salué l’exemple tunisien qui a « ouvert la voie » à l’établissement d’un véritable régime démocratique en Afrique du Nord.

Il faut dire que l’élection législative tunisienne est l’une des rares, si ce n’est la seule, de la région, à ne pas avoir été entachée par des cas de fraude ou d’irrégularités. « Je n’ai rien vu de « bizarre ». Seulement, des fois un comportement pas très rigoureux comme des présidents de bureau de vote qui quittaient leur poste quelques instants pour saluer un ami, alors que c’est interdit selon le règlement électoral. Mais rien de grave », confie une observatrice de la société civile, membre de la Fondation Chokri Belaid pour la lutte contre la violence, créée par la veuve du député assassiné en février 2013, Basma Khalfaoui. Elle surveillait dans une école du quartier du Bardo de Tunis ce jour-là.

Le 26 octobre dernier, c’est le parti séculier Nidaa Tounes, emmené par l’ancien Premier ministre Béji Caïd Essebsi, qui remporte l’élection, raflant 85 sièges sur les 217 que compte l’Assemblée des représentants du peuple. Arrivée deuxième, la formation politique islamiste Ennahda perd la majorité parlementaire et ne compte plus que 69 élus à l’Assemblée. Le succès électoral de Nidaa Tounes est très vite présenté dans les médias au Maghreb et en Occident comme la victoire de la laïcité sur l’obscurantisme religieux des islamistes d’Ennahda. Trop vite, au goût des électeurs tunisiens. « Nidaa Tounes ce n’est pas la laïcité, c’est un résumé mensonger. Dans leur discours, les cadres de ce parti ne rompent pas complètement les liens avec l’Islam », nuance Hamza, qui confie avoir tout de même voté pour Nidaa Tounes. « J’ai voté utile », justifie-t-il. Objectif : faire barrage à Ennahda. « La plupart des jeunes ont fait en sorte de faire baisser Ennahda » en glissant dans l’urne un bulletin pour Nidaa Tounes, explique Hamza, qui ajoute : « je suis contre Ennahda car c’est lui qui a ramené le terrorisme en Tunisie et tenté de revenir sur des acquis sociétaux ».

L’élection législative tunisienne a surtout recomposé le paysage politique dans le pays. Désormais, la bipolarisation de la vie politique en Tunisie ne fait plus aucun doute. Mais elle ne remporte pas tous les suffrages, beaucoup craignant que le pays se déchire en deux blocs, portant tous  ledeux un projet de société radicalement différent. « Le scrutin proportionnel a permis l’émiettement des électeurs, ainsi plusieurs partis ont peu de représentants au Parlement. C’est le cas du parti de l’actuel président Moncef Marzkoui, qui a reçu une gifle aux dernières législatives », analyse un journaliste en exil sous l’ère de Benali. « Or la Tunisie a besoin d’une troisième force pour jouer le rôle de l’arbitre », poursuit-il.

À dix jours du rendez-vous électoral, la tension est palpable dans les rues de Tunis. Une partie des électeurs, les enfants de la Révolution, craignent que le scrutin présidentiel du 23 novembre prochain consacre le retour en force d’anciens caciques du régime de Benali. Selon eux, la réhabilitation « d’ex-RCDistes » a déjà commencé. Certains d’entre eux, notamment les plus jeunes, grognent contre ce qu’ils appellent du « blanchiment de militants et de cadre de l’ancien RCD », qui s’opère au sein de Nidaa Tounes.

« Les nostalgiques du régime de Benali ont infligé un camouflet aux membres de la Troïka en votant Nidaa Tounes », affirme le journaliste exilé. « Béji Caïd Essebsi a 87 ans, il a eu une longue carrière politique : ministre de l’Intérieur puis ministre des Affaires étrangères sous Bourguiba, récemment Premier ministre durant la transition. Bref, ce n’est pas un révolutionnaire à proprement parler », explique Mahmoud Dhaouadi, Président du Centre de Tunis pour la liberté de la Presse.

Le scénario mexicain et espagnol 

Béji Caïd Essebsi est pressenti pour gagner l’élection présidentielle du 23 novembre. Le fondateur de Nidaa Tounes, qui est donné gagnant dans tous les sondages d’intention de vote, exploite à fond l’héritage et le souvenir de Bourguiba, s’inspirant de son style (lunette noire) et de sa rhétorique. Le candidat a d’ailleurs lancé sa campagne présidentielle à Mountassir, à quelques pas de la tombe du père de la nation tunisienne.

Pour d’autres, la peur est plus profonde, comme une plaie encore entrouverte presque 4 ans après le début de la Révolution. Bien que la campagne présidentielle se déroule de façon pacifique depuis son commencement, début novembre, de nombreux Tunisiens redoutent une résurgence de la violence. « J’ai peur qu’un scénario comme au Mexique ou en Espagne ne se reproduise ici. Je ne veux pas qu’on nous confisque notre Révolution ! », lance une interprète d’une trentaine d’années. « L’ennemi de la Révolution » n’est pas clairement identifié même si la plupart des regards se portent sur le parti islamiste de Rached Ghannouchi. « Comment va réagir Ennahda ? Pour le moment, ils disent accepter le résultat des législatives mais ne vont-ils finir par entraver la mise en place d’un gouvernement qui devrait avoir lieu en décembre ? », s’interroge la jeune femme. La circulation d’armes illégales, importées de Libye, à la suite de la chute de Mouammar Kaddafi, n’est pas pour la rassurer. « On nous dit il n’y a pas d’armes et ensuite il y a des informations comme quoi des terroristes ont été interceptés, arrêtés et que l’armée a mis la main sur leur arsenal militaire. C’est confus et inquiétant », conclut-elle.