Au lendemain du rapport explosif du Sénat américain sur les actes de tortures commis par la CIA dans la prison de Guantánamo à la suite des événements du 11 septembre 2001, Marine Le Pen a répondu ce mercredi matin aux questions de Jean-Jacques Bourdin (BFM) au sujet de l’usage de la torture. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que la réponse apportée par la Présidente du Front National va susciter une vive polémique dans les heures à venir.

Les 525 pages du rapport du Sénat américain publiées hier mettent en lumière les pratiques condamnables de la CIA lors des interrogatoires des prisonniers de Guantánamo. En fin de journée, France24 avait donné la parole à un ex-détenu aujourd’hui libre, Mourad Benchellali, au sujet de son enfermement dans ce centre de détention de haute sécurité au sud-est de Cuba. Ce Français d’origine algérienne a raconté pendant une dizaine de minutes les pénibles conditions d’emprisonnement et les actes de tortures qu’il a subit.

Pendant près de deux ans et demi, ses journées étaient rythmées par les interrogatoires, et selon les « équipes » qui procédaient à ces interrogations, Mourad Benchellali pouvait subir des « tortures physiques » ou « psychologiques ». « C’était des coups, on était menotté, attaché pendant des heures dans la salle d’interrogatoire », explique l’ex-prisonnier. Sur la question du bien fondé de l’usage de la torture pour soutirer coûte que coûte des informations aux coupables présumés, le franco-algérien déclare « je ne pense pas que la torture soit appropriée, on peut dire tout et n’importe quoi sous la torture, je le sais pour l’avoir vécu, simplement pour arrêter de souffrir, on peut raconter n’importe quoi, donc je ne pense pas que ce soit efficace, et évidement d’un point de vue moral, on peut aussi se poser la question si, un Etat de droits utilise ces méthodes, est-ce que ça se justifie, est-ce que c’est la conception de la justice qu’on veut avoir dans une démocratie ? »

L’avis de Marine Le Pen au sujet de cette pratique semble être inscrit dans la droite lignée de la vision de son paternel. Elle explique en effet ce matin au micro de BFMTV « il y a des cas où quand une bombe doit exploser dans une heure ou dans deux heures et peut faire 200 ou 300 victimes civiles, où il est utile de faire parler la personne pour savoir où il y a la bombe », avant d’ajouter une phrase qui justifie clairement l’emploi de la torture « Avec les moyens qu’on peut. »

Pas étonnant de la part de l’eurodéputé qui avait refusé, au printemps dernier, de voter un rapport du Parlement européen préconisant l’éradication de la torture dans le monde. La Présidente du Front National a tenté de désamorcer la bombe qu’elle venait de poser en déclarant quelques minutes plus tard sur twitter :

Sans titrePourtant, ce qui est dit est dit. Le diction qui dit, « les chiens ne font pas des chats » se vérifie à merveille aujourd’hui. Petit retour en arrière pour rafraîchir les mémoires empoussiérées de certains. Nous sommes entre 1956 et 1957 en Algérie. Jean Marie Le Pen sert alors comme lieutenant dans le 1er régiment étranger de parachutistes, l’un des régiments composant la 10e division. Le lieutenant Le Pen avait, en 1957, pris connaissance d’une note du général Massu, approuvant le sermon justifiant l’emploi de la torture du Révèrent Père Delarue, qui officier dans la 10e division, ainsi qu’une note du général Trinquier disant « faire souffrir n’est pas « torturer » – quelle que soit l’acuité, la dureté de la douleur – pour autant qu’on n’a pas le choix, pour autant que cette douleur est proportionnée au but que l’on doit atteindre.»

Le père de Marine Le Pen adhérait alors complètement à cette conception, confirmant même l’acceptation de ces méthodes lors de son retour à Paris en mai 1957 au cours d’un dîner-débat des Amis du droit sur la justice en Algérie. Ses déclarations d’alors sonne comme un écho aux déclarations de sa fille ce matin.

Pierre-Henri Simon, journaliste au Monde à l’époque fait le récit de ce débat. Comme à sa fille, la question a été posé à Jean-Marie Le Pen quant à l’usage de la torture :« Y a-t-il ou non des tortures en Algérie, les sévices y sont-ils l’exception ou la règle ? » et l’ancien lieutenant de l’armée française de répondre :« S’il faut user de violences pour découvrir un nid de bombes, s’il faut torturer un homme pour en sauver cent, la torture est inévitable, et donc, dans les conditions anormales où l’on nous demande d’agir, elle est juste. »

Le parallélisme est criant entre les mots du père et ceux de sa fille. L’usage de la torture sur un être humain présumé détenteur d’informations serait, selon eux, justifiée dans le cas où une bombe pourrait exploser et faire des centaines de victimes. Mais comme l’a intelligemment rappelé Mourad Benchellali, auteur de « Voyage vers l’enfer », la torture n’apporte pas de réponses fiables. Pour faire cesser la souffrance, le torturé est prêt à inventer n’importe quoi pour que le bourreau s’arrête.

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Il est temps de se poser les bonnes questions : La torture n’est-elle pas l’usage d’une époque moyenâgeuse ? En 2014, dans des démocraties modernes, peut-on encore sérieusement l’employer, et pire, la défendre ?
Lorsque l’on sait que certains sont prêts à se faire exploser, à donner leurs corps pour leur idéologie extrémiste, la torture comme moyen de pression afin d’obtenir des informations semble bien vaine. La meilleure façon d’élever le débat et d’éclairer les esprits obscurcis par tant de barbarie, c’est de relire les mots couchés par des hommes sages, brillants et débordants d’humanité.

En réponse à tout cela, la condamnation de la torture par Albert Camus :  » Quelle est cette efficacité qui parvient à justifier ce qu’il y a de plus injustifiable chez l’adversaire ? A cet égard, on doit aborder de front l’argument majeur de ceux qui ont pris leur parti de la torture : celle-ci a peut-être permis de retrouver trente bombes, au prix d’un certain honneur, mais elle a suscité du même coup, cinquante terroristes nouveaux qui, opérant autrement et ailleurs, feront mourir plus d’innocents encore. Même acceptée au nom du réalisme et de l’efficacité, la déchéance ici ne sert à rien, qu’à accabler notre pays à ses propres yeux et à ceux de l’étranger »