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«La richesse, le confort et, accessoirement, l’ineptie d’une nation se mesurent aux sujets de préoccupation de ses élites», avait dit un jour le célèbre journaliste et chroniqueur sportif québécois Jean Dion. Si notre confrère québécois avait connu notre ministre des Affaires Religieuses, il aurait certainement durci davantage le ton dans sa citation à l’encontre des «élites».

En Algérie, un ministre comme Mohamed Aïssa fait justement partie de ces « élites ». Il est, néanmoins, censé adopter une ligne de conduite intellectuelle qui doit refléter une certaine hauteur de vue. Malheureusement, dans cette affaire qui oppose le journaliste et écrivain Kamel Daoud au prédicateur salafiste Abdelfattah Hamadache, Mohamed Aïssa a prononcé des propos dignes des «aghiouleries» (âneries) populaires. Notre ministre de la République va jusqu’à accuser un journaliste d’appartenir à un lobby sioniste pour la simple raison que ce dernier déploie son sens critique à l’encontre de sa propre société. Un ministre persuadé que Kamel Daoud est instrumentalisé par «un lobby sioniste international hostile à l’islam et à l’algérianité» !

«C’est Bernard Henri Levy qui intervient pour récupérer un Algérien qu’on pourrait  contenir dans la famille algérienne et qu’on pourrait assister et accompagner»,  nous apprend ainsi notre brillant ministre selon lequel la pensée critique de Kamel Daoud, et ses semblables, serait en réalité une opération commando orchestrée par BHL le maléfique. Ce scénario est trop mauvais pour tirer de lui un feuilleton policier à rebondissements. Ce scénario est tout simplement monté de toute pièce pour stimuler les bas instincts d’une opinion publique longtemps nourrie par les théories du complot. Un scénario qui veut finalement empêcher les Algériens de prendre le risque de réfléchir sur la politisation du sacré dans leur propre pays. Et si Kamel Daoud « a besoin d’Enassiha (conseils) et non d’un appel au meurtre », d’après les mots mêmes de Mohamed Aïssa, notre ministre des Affaires Religieuses a besoin, quant à lui, d’une véritable thérapie pour guérir de la complotite et des «aghiouleries» (âneries) qu’elle véhicule.

Cette thérapie, Monsieur le ministre, est nécessaire parce que vous n’êtes pas du tout crédible lorsque vous nous mettez en garde contre un lobby sioniste. Vous oubliez trop rapidement que votre propre employeur, le Président Abdelaziz Bouteflika, se maintient depuis de longs mois en vie grâce aux soins délivrés par des médecins français, travaillant dans un établissement militaire parisien, et appartenant à des institutions politiques françaises qui n’ont jamais caché leur soutien à cette diabolique entité sioniste qui est Israël. Vous n’êtes pas du tout crédible quand vous nous parlez de BHL et de lobby sioniste au moment même où votre Président et Chef de l’Etat dépense nos devises à l’étranger pour payer des médecins français pour lesquels le soutien à la cause palestinienne n’est guère une préoccupation existentielle !

Vous n’êtes pas crédible et vous ne le serez jamais car votre propre responsable, notre glorieux Premier Ministre, Abdelmalek Sellal, caresse parfaitement dans le sens du poil ce même lobby sioniste en invitant le Président François Hollande, un fervent partisan au nom du sacré droit à la légitime défense des agressions israéliennes répétitives contre Ghaza, de venir constater lui-même l’évolution correcte de notre propre président.

Ces pratiques politiques ne sont-elles pas plus facilement récupérables par «un lobby sioniste international hostile à l’islam et à l’algérianité» que les écrits enragés de Kamel Daoud ? Cette dépendance étrange vis-à-vis de l’Occident dont font preuve nos dirigeants y compris en matière d’hygiène médicale n’est-elle pas plus intéressante pour Bernard Henry Lévy que les livres et chroniques engagées de Kamel Daoud ?

Non, monsieur Mohamed Aïssa, vous n’êtes pas du tout crédible en nous parlant de lobby sioniste qui menace la famille algérienne puisque vous étiez vous-mêmes présents lors du voyage d’Abdelmalek Sellal à Paris pour faire un prêche à la Mosquée de Paris. L’histoire retiendra que vous avez fait le prêche de vendredi dans une mosquée à Paris sans adresser un mot contre cette islamophobie rampante qui écrase les musulmans de France. De qui aviez-vous peur ? Des amis de Bernard Henri Levy ?

Non, Monsieur le ministre, critiquer l’hypocrisie de sa société, dénoncer l’illégitimité du régime qui monopolise le pouvoir dans son pays, s’en prendre aux ravages du conservatisme religieux, faire de l’autodérision en décryptant les travers de ses compatriotes, ce n’est pas prêter allégeance au lobby sioniste. C’est, d’abord et avant tout, faire preuve d’un patriotisme critique et utile. Mais cette vérité, vous ne pourrez jamais la comprendre tant que vous n’êtes pas libéré du joug de ces «aghiouleries» sionistes qui vous polluent tellement l’esprit.