Dormir dans un ksar comme le faisaient les tribus sahariennes, déguster du reqiq sous une kheima sur de la musique sahraouie. C’est ce que proposent les associations touristiques de Beni Abbès, comme Ouarourout qui rénove actuellement le ksar du même nom dans la vieille ville. Dans une région qui vit au grès du tourisme, la préservation et la mise en valeur du patrimoine culturel rythment le quotidien des abassia.

En cette matinée froide de décembre, pas un chat ne traîne sa carcasse dans les rues de Béni Abbès, petit village de 11 000 habitants situé à 1200 km au sud-ouest d’Alger. Un calme de courte durée si l’on en croit ses habitants, la saison touristique commençant à la fin de la semaine. Même emmitouflée d’un vent glacial et sous un ciel couvert, Béni Abbès cache mal sa beauté. Cerclée de dunes mordorées et plantée de palmiers, ce village de la wilaya de Bechar sera envahi par les touristes d’ici quelques jours, pour les fêtes de fin d’année.

Le nouvel an coïncide cette année avec le Mouloud, célébration de la naissance du Prophète (QSSL), les 2 et 3 janvier, fête qui attire de très nombreux touristes. En pour cause, pendant 24h, des Abbassia* en tenue traditionnelle tirent en l’air avec des fusils. Un rituel qui se clôt par un couscous préparé par les femmes du village auquel tout le monde est convié.

Samir Ben Ahmed nous entraîne dans le ksar de Béni Abbès, vielle ville aujourd’hui désertée par ses habitants historiques. Bonnet noir vissé sur le crâne, lunette rectangulaire et veste en jean, le vice-président de l’association Ouarourout tient à nous montrer l’avancement des travaux des quatre maisons rénovées d’un des sept ksour* que compte la ville.

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Vue du ksar Ouarourout de Béni Abbès, dans laquelle vivait la tribu du même nom. Les sept ksour de Béni Abbès, situés en contrebas de la ville nouvellement construite, sont assez endommagés et nécessitent d’importants travaux de rénovation

Rénover selon la tradition des ancêtres

Créée en 2005, l’association Ouarourout s’est assignée la tâche de redonner vie à la vieille ville pour faire découvrir aux touristes les traditions de leurs ancêtres. Accompagné de Mourad Benhamo, son comparse au visage enroulé d’un chèche bleu ciel, Samir se fraie un chemin au milieu des marteaux et des pots de peintures qui traînent encore au siège de l’association. « Le ksar dans lequel nous sommes actuellement fut construit il y a deux siècles par la tribu Ouarourout. Il a, malheureusement, été abandonné par ses habitants dans la période post-indépendance. Nous avons décidé de le restaurer et de le réaménager pour accueillir les touristes » explique Samir, en montrant une des chambres du ksar encore en travaux.

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Samir Ben Ahmed, vice-président de l’association (à droite) et Mourad Benhamo parle du travail de Ouarourout

Sol et murs en argile, plafond tressé de bambous, grotte aménagée qui permet d’isoler du froid ou de la chaleur : il ne manque plus que tapis et décorations pour commencer la saison dans un environnement digne de la tribu Ouarourout, « espace vert » en berbère, en référence aux nombreux terrains que cultivaient ses membres. « La rénovation des ksour prend du temps car elle demande un savoir-faire très spécifique » précise Samir. « Nous souhaitons utiliser les mêmes matériaux et respecter scrupuleusement les techniques de  nos ancêtres » continue-t-il. Il évoque avec dépit l’histoire d’un autre ksar de Béni Abbès, rénové par l’UNESCO, sans respecter l’architecture locale. « Une mauvaise expérience qui nous a servi de leçon. Pour la restauration du ksar habité par les Ouarourout, nous avons sollicité des gens d’ici qui travaillent en étroite collaboration avec des architectes de métier », assure Samir. Commencé en 2008, le projet de rénovation est rendu possible grâce à l’aide de l’Union Européenne, à travers le plan ONG 2. En 2010, le ksar accueille ses premiers touristes.

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Une des habitations du ksar à laquelle manque encore les finitions
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Une des quatre habitations du ksar fin prête pour accueillir les premiers touristes

Une région qui vit grâce au tourisme

L’activité de l’association participe ainsi au dynamisme de cette région qui vit principalement des retombées du tourisme. « Nous travaillons en étroite collaboration avec les quelques 70 autres associations touristiques de la daïra de Béni Abbès », explique Samir. Comme Kheima, une association qui s’est donné pour objectif de protéger le patrimoine bédouin. « Cela nous permet d’organiser des circuits touristiques, et de mettre en valeur notre patrimoine aussi bien culinaire, musical qu’artisanal » continue Samir. Car l’association Ouarourout est aussi née du constat de la disparition des métiers traditionnels qui faisaient auparavant vivre les ksour de Béni Abbès. « Notre région n’a pas été frappée par le terrorisme comme le reste de l’Algérie. Mais nous avons été touchés d’une autre manière. Dans les années 90, les touristes ont arrêté de venir à Béni Abbès, les artisans ont alors abandonné peu à peu leur travail ». Poterie, tapisserie, etc … Aujourd’hui, le retour des touristes avec la rénovation des ksour redonne vie aux artisans de la ville. « Pour la décoration des habitations rénovés, nous achetons tout aux artisans du coin », explique Samir.

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Impliquer les Abassia* dans la vie économique du village, c’est ce vers quoi tendent les associations comme Ouarourout. Dans une région où les femmes peinent à trouver du travail, Ouarourout fait appel à ces dernières pour mettre en avant l’art culinaire des tribus des ksour. Elégamment vêtue d’une djellaba brodée, Aicha Mohammdi évoque son épanouissement dans l’association.  Membre active de Ouarourout depuis sa création, cette femme au foyer s’occupe aussi bien du secrétariat que de la préparation des plats lors de la saison touristique. « Couscous traditionnel, M’derbel, maztout, reqiq : cuisiner pour les touristes nous fait aussi redécouvrir les plats traditionnels de nos ancêtres », dit-elle avec enthousiasme.

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Femme au foyer, Aicha Mohammdi donne de son temps à l’association Ouarourout.

Les quatre habitations déjà rénovées dans le ksar Ouarourout peuvent aujourd’hui accueillir une trentaine de personnes. Samir assure que les réservations pour la saison sont déjà complètes, preuve que ce concept touristique est déjà victime de son succès quelques années après sa mise en place. La visite se termine sur le chantier de la future salle des fêtes. Si la pièce n’est encore qu’à l’état de squelette avec ses seules fondations en argile, il est aisé d’imaginer les convives festoyant bientôt dans une lumière tamisée au milieu des tapis aux couleurs chaudes.

*Ksours est le pluriel de ksar.

* les abbassia sont les habitants de Béni Abbès