Charlie Hebdo. « Une dynamique de surenchère dans cette guerre culturelle »

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Plus de 50 actes anti-islam, principalement des profanations de mosquées, ont été relevés en France par le ministère de l’Intérieur depuis mercredi 7 janvier et l’attaque sur le siège de Charlie Hebdo, décimant une partie de la rédaction de ce journal satirique. En Allemagne, le mouvement Pediga (Européens patriotes contre l’islamisation de l’Ouest) a encore rassemblé des milliers de personnes, deux jours après l’attentat perpétré à Paris. Les musulmans de France et d’Europe doivent-ils s’attendre à des lendemains difficiles, comme certains le craignent ? Oui, soutient Raphaël Liogier, sociologue des religions et professeur à Sciences Po Aix-en-Provence. Pour l’auteur de « Ce populisme qui vient » (éditions Broché. 2013), l’Europe, en proie à une crise identitaire et de leadership sur la scène internationale, est gangrenée par « une islamophobie rampante » depuis le début des années 2000. Entretien.

Propos recueillis par Djamila Ould Khettab

Plus de 50 actes anti-musulmans ont été enregistrés par le ministère de l’Intérieur français en l’espace d’une semaine : est-ce courant ou assiste-t-on à l’explosion de l’islamophobie en France, suite à l’attentat sur Charlie Hebdo ?

Raphaël Liogier : Non ce n’est pas courant. En revanche, les actes anti-Islam ne sont pas nouveaux en France. Depuis 7 ou 8 ans, une atmosphère de guerre culturelle s’est installée en France et en Europe. On y emploie des mots à tort et à travers comme « communautarisme », en désignant comme notre « ennemi » les musulmans. Les sociétés européennes ont le sentiment d’être menacées et ce danger est incarné par une multitude d’acteurs : les Roms, les homosexuels etc. mais la figure centrale demeure les musulmans. On parle de « musulmans modérés » comme si l’Islam était un poison qu’il faut prendre à petites doses.

Pourquoi, selon vous, les musulmans sont-ils devenus des bouc-émissaires en Europe depuis une dizaine d’années ?

Parce que l’Europe est entrée dans une crise narcissique et identitaire. En 2003, les Etats-Unis décident de déclarer la guerre à l’Irak de Saddam Hussein sans demander aux Européens leur avis. Le Vieux continent prend alors conscience qu’il n’est plus ce qu’il a été, le centre du monde, qu’il est devenu une quantité négligeable. La peur d’être encerclé s’est alors emparée de l’Europe. C’est sur cette peur que surfe Marine Le Pen (ndlr présidente du Front National, le parti d’extrême droite français) en ce moment.

À quoi ressemble un islamophobe européen ?

Autant dans les années 1980 et 1990, il est était facile de dresser un profil sociologique de l’islamophobe européen et du raciste autant ce n’est plus le cas aujourd’hui car l’Europe est touchée par une islamophobie rampante. L’imprégnation sociale du sentiment anti-musulman est plus forte aujourd’hui. D’ailleurs, d’après les derniers sondages d’opinion, une majorité de Français sont en rejet de l’Islam et redoutent que les musulmans tentent d’imposer leur culture chez eux.

Si l’islamophobie gagne du terrain en Europe c’est aussi dû à un problème de représentativité des musulmans dans le débat public en Europe…

Effectivement. Les portes-paroles des musulmans de France sont des figures construites par les autorités républicaines, extérieures à la communauté musulmanes. Ces portes-paroles sont ainsi présentables pour les autorités mais, de leur côté, les musulmans n’ont pas l’impression d’être vraiment représentés. Les autorités préfèrent des figures consensuelles comme le Conseil français du culte musulman (CFCM) plutôt que de jeunes imams, considérés comme un peu trop fondamentalistes. Or le fondamentalisme n’est pas synonyme de djihadisme.

À quoi faut-il s’attendre ?

À un climat de suspicion avec des personnes qui ripostent car ils ont l’impression qu’on en veut à leur identité. Des personnes, sous prétexte qu’elles sont musulmanes, pourraient s’en prendre aux juifs, voyant en eux tous des agents du Mossad. Inversement, des groupes, sous prétexte qu’ils sont juifs, pourraient s’attaquer aux musulmans, les considérant tous comme de potentiels djihadistes. On est dans une dynamique de surenchère dans cette guerre culturelle : les terroristes ont attaqué Charlie Hebdo car ce journal satirique est devenu un symbole, en représailles l’autre camp profane des mosquées, autre symbole de cette guerre culturelle. Les antagonistes sur-réagissent.

Vous parlez de « guerre culturelle », êtes-vous d’accord avec la théorie de « choc des civilisations » de Samuel Huntington parue en 1996 ?

Non car, en réalité, il n’y a qu’une seule civilisation, une civilisation globale, produite sous l’effet de la mondialisation. Ce qu’il faut comprendre c’est que la plupart des terroristes musulmans, qui ont agit en Europe, sont devenus djihadistes sans même passer par la case « Islam ». Ces personnes étaient isolées, délaissées, en situation d’échec, frustrées elles ont nourri leur identité en utilisant la religion. Elles ont été sensibilisées par la propagande djihadiste et les images d’héroïsme véhiculées sur Internet.

Daech a bien compris qu’il y a désormais un marché global de la terreur et que, pour exister, face notamment à Al Qaida, il faut être encore plus radical. C’est pourquoi Daech a adopté un nouveau style, une mise en scène hollywoodienne des exécutions des otages, et s’est engouffré dans une niche particulière, le sunnisme, pour être le porte-drapeau de la majorité exclue du pouvoir sous Saddam Hussein.