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L’Etat algérien sert-il réellement à quelque chose ? Loin de toute provocation, cette question est plus que jamais légitime au regard du développement de certains événements. Le dernier en date est cet incroyable procès qui traitera de notre décennie noire, la guerre civile des années 90, et qui aura lieu… en France !

Oui, c’est dans le sud de la France, à Nîmes, que deux anciens patriotes algériens ont été renvoyés devant la Cour d’Assises du Gard pour des actes de torture commis en Algérie, notre propre pays, durant les années 90. Une première, du jamais vue, un cas inédit ! Les mots ne suffisent pas pour décrire ce fait que les autorités algériennes tentent de passer sous silence, puisqu’aucun officiel algérien n’a osé le commenter.  « C’est la première fois dans l’Histoire que des Algériens vont être jugés pour des crimes commis durant les années noires en Algérie », s’est félicité, de son côté, le président d’honneur de la Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH) Patrick Baudouin. Ce dernier a rappelé, au cours de toutes ces interventions médiatiques, que les faits pour lesquels ces deux anciens patriotes sont poursuivis auraient été commis dans la région de Relizane, à 300 km à l’ouest d’Alger, dans les années 90.

Relizane est une ville algérienne. Les tueries dont il est question se sont déroulées en Algérie. Et pourtant, il fallait attendre 2014, pour que les victimes de cette tragédie aient droit à un procès que la France va accueillir. Oui, c’est vers madame la France que les Algériens doivent encore se tourner pour qu’ils découvrent la vérité sur les événements de cette obscure décennie noire. Dans leur pays, les Algériens ne peuvent pas réclamer la justice ou la vérité. Leur appareil judiciaire est sclérosé et leurs juges, pourtant grassement payés, préfèrent condamner les chômeurs, les travailleurs grévistes, les militants démocrates et les jeunes émeutiers. Quant aux crimes contre l’humanité, ils dépassent leurs prérogatives. «Faut s’adresser aux juges français», semblent nous dire nos juges et autres hauts responsables qui tentent depuis des années d’effacer de notre mémoire les crimes de masse perpétrés durant plus dix ans sur notre sol. Des crimes qui ont fait des dizaines de milliers de morts.

Officiellement, en Algérie, aucun procès n’est possible car la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, notamment ses articles 45 et 46, déclare toute dénonciation ou plainte « contre des éléments des forces de défense et de sécurité de la République, toutes composantes confondues » comme irrecevable par l’autorité judiciaire compétente. Les articles de la même charte prévoient aussi une condamnation à un emprisonnement de trois ans à cinq ans pour des déclarations, écrits ou tout autre acte remettant en question la version officielle des faits depuis le putsch du 11 janvier 1992. La charte fait office de loi et juridiquement, presqu’aucun dispositif légal ne permet de la contester pour la remettre en cause. La loi, c’est la loi. Mais aucune loi n’est sacrée car si les souffrances d’une société ne sont pas encore soulagées et ses blessures pas encore cicatrisées, le législateur peut modifier cette même loi pour permettre aux victimes de la décennie noire de faire leur deuil.

Le devoir de vérité dicte cette nécessité. Mais, face à cette revendication, l’Etat algérien fait la sourde oreille. Que peuvent donc faire les victimes ? Partir se plaindre en France ! Dans ce pays,  en vertu de la Convention internationale contre la torture adoptée en 1984 et intégrée dans le code pénal en 1994, les autorités françaises ont pour obligation de poursuivre, arrêter ou juger toute personne se trouvant sur le territoire susceptible d’avoir commis des actes de tortures, quels que soient l’endroit où ils ont été commis et la nationalité des victimes.

La France soigne déjà notre Président et l’évacue dans une ambulance pour qu’il regagne son palais présidentiel à Alger. Et maintenant, elle va juger nos criminels et nous éclairer sur les massacres de Relizane en 1998. Faut-il à ce rythme demander à la France de juger les hauts responsables impliqués dans le scandale de Sonatrach ? Faut-il la prier d’ouvrir une enquête sur les logements AADL détournés dans notre pays ? Ou peut-être faut-il aller jusqu’à supplier la France pour qu’elle diagnostique l’état de santé de tous nos Walis pour qu’ils ne succombent pas au surmenage ? Au final, l’Etat algérien qui importe tout, et fait tout pour dépendre de ses importations, risque fort dans l’avenir d’importer des juges et législateurs français. Après tout, puisque tout est fait en France et grâce à la France, pourquoi ne pas confier la gestion de nos réserves de changes à l’Elysée ?  Notre Etat rongé par la médiocrité, l’inefficacité et l’incompétence risque fort de sous-traiter notre souveraineté au nom de la sacro-sainte «stabilité nationale». Grâce à notre glorieux Etat, en matière d’irresponsabilité, rien n’est plus dérangeant ni même choquant.