Le gaz de schiste en Algérie au cœur des enjeux d’acceptabilité sociale

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Par Sofiane Baba[1]

« Dans le doute, abstiens-toi », Pythagore

Un peu partout à travers le globe, le gaz de schiste est en vogue ces derniers temps. Débats, conférences, symposiums, articles de presse, programmes de recherches, tous les moyens sont bons pour que les uns et les autres explicitent leur point de vue sur la question.

Ce phénomène n’épargne pas l’Algérie, qui connaît depuis quelques jours et semaines une mobilisation importante contre l’exploitation du gaz de schiste, comme en témoigne la situation en ébullition à In Salah. Malheureusement, une grande partie de ces prises de position, souvent partiales et parcellaires, bipolarisent le débat de façon à le rendre stérile. Ceux qui sont favorables à leur exploitation mettent en général des arguments qui gravitent autour de la sécurité énergétique et du développement économique, tandis que les opposants font régulièrement référence aux enjeux environnementaux de la technique utilisée pour extraire le gaz de schiste – la fracturation hydraulique – et la non-rentabilité économique de telles opérations au vu des coûts faramineux des investissements.

Quand bien même certains se positionnent légitimement contre l’exploitation du gaz de schiste, comme en France où le président socialiste l’a interdite, en Bulgarie où la mobilisation des citoyens a poussé le gouvernement à révoquer les permis d’exploitation octroyés à une compagnie, ou encore au Québec, où le gouvernement a imposé un moratoire sur l’exploitation et l’exploration du gaz de schiste soutenu par un programme de recherche multidisciplinaire, d’autres, à l’image de l’Algérie, réfléchissent toujours à la question. Enfin, officiellement. En réalité, en dépit de nombreuses allocutions de nos responsables politiques sur la question, la position du gouvernement n’est toujours pas claire, pour le moins qu’on puisse dire.  Le PDG de la Sonatrach a stipulé il y a quelques jours à la radio publique que la compagnie nationale des hydrocarbures investira au moins « 70 milliards de dollars sur 20 ans pour produire 20 mds de m3 de gaz de schiste par an »[2]. Ce dernier semble partager la position du ministre de l’Énergie Youcef Yousfi qui évoquait en juin 2014 qu’il serait irresponsable que l’Algérie n’exploite pas son gaz de schiste[3]. Néanmoins, il semblerait que le Premier ministre ne partage pas ces avis puisqu’il a évoqué, le 16 janvier 2015, que  l’exploitation du gaz non conventionnel n’est pas « du tout à l’ordre du jour du gouvernement algérien ». Une chose est certaine: la phase d’exploration a été entamée, à la grande surprise des communautés locales du Sud, et de la population générale.  En effet, la première torche de gaz de schiste a été allumée le samedi 27 décembre 2014 dans le bassin d’Ahnet (Tamanrasset) – c’est l’un des premiers puits d’exploration du gaz de schiste. Qu’en est-il réellement de la stratégie gouvernementale? Difficile à dire.

Au nom de la « croissance économique », une certaine aura de la Sonatrach – et peut-être une insouciance de la population – lui ont jusqu’ici permis ainsi qu’aux autres promoteurs d’imposer des projets d’envergure à des populations locales. Mais à l’ère de la démocratisation de l’information, de la sensibilisation des citoyens à l’égard des enjeux environnementaux, économiques et sociaux, et de l’accroissement des attentes des citoyens en termes de participation aux décisions entourant les « biens communs » et l’utilisation des ressources, cette approche en ce qui concerne les relations entreprises-communautés semble de plus en plus obsolète. Par ailleurs, la mobilisation sociale autour de problématiques socio-environnementales offre une opportunité singulière pour l’apprentissage, tant individuel que collectif ou encore organisationnel. À travers les mobilisations citoyennes de ces dernières semaines, il semble qu’une intelligence citoyenne nouvelle (compréhension de la situation et capacité à se mobiliser) qui permet de porter une voix auprès des autorités publiques se développe en Algérie . Dans cette lignée, cet article vise justement à  repositionner le débat du gaz de schiste autour du concept d’acceptabilité sociale et à identifier les défis et enjeux entourant la mobilisation citoyenne afin de proposer quelques apprentissages de cette controverse. Pour autant que nous soyons ouverts à l’introspection, nous pouvons – individuellement et collectivement – apprendre de cette controverse.

Les défis et enjeux entourant la mobilisation citoyenne

Les préoccupations environnementales interpellent de plus en plus les Algériens, comme en témoigne la multiplication des mobilisations des citoyens, au Sud comme au Nord. Le cas très récent de la mobilisation contre l’exploitation du gaz de schiste en Algérie s’inscrit justement dans cette dynamique. Bien que ce mouvement protestataire ne semble pas s’être encore organisé en termes de structure, il réussit toutefois à changer le cours des événements, notamment à In Salah où l’exploration de deux puits a été entamée. Cette mobilisation citoyenne autour d’un projet d’exploitation des ressources naturelles est tout de même singulière en Algérie. L’importance de cette mobilisation, bien qu’il soit difficile de connaître sa future trajectoire à l’heure actuelle, tient à plusieurs facteurs.

D’abord, il semble que l’action collective en Algérie – qui ne date pas d’hier bien entendu – et particulièrement celle autour de projets industriels et d’exploitation des ressources naturelles, prend de l’ampleur. Cette croissance se nourrit sans doute de mobilisations d’autres nations contre des projets variés allant de l’exploitation du gaz de schiste à la destruction de forêts, que ce soit en France, en Australie, en Turquie ou encore au Canada. Ensuite, il y a la nature de l’exploitation du gaz de schiste qui a recourt à la seule technique maîtrisée pour son extraction – la fracturation hydraulique. Cette technique est très controversée puisqu’elle consiste en l’injection à très haute pression d’eau mélangée à du sable et des composés chimiques. Au-delà de son caractère toxique, la fracturation hydraulique requiert également d’importantes quantités en eau puisqu’en moyenne 10 à 20 000 m3 d’eau sont utilisés pour un puits[4]. Des méthodes de traitement des eaux permettent de réutiliser une certaine quantité de ces eaux, des quantités peu rassurantes toutefois. Alors que certains quartiers manquent encore d’eau aujourd’hui, à l’image de la cité Zeghdoud (Tigzirt) qui n’a pas vu d’eau potable couler dans les robinets de ses habitants pendant 2 semaines en août 2012[5], et que nombre d’agriculteurs se plaignent régulièrement de l’accès continu à l’eau pour leurs terres, la légitimation de l’injection de 20 000 m3 dans les roches – l’équivalent de la consommation annuelle de 1 200 habitants, peut en effet indigner lorsqu’aucun débat n’est mené. De plus, la mobilisation se nourrit des expériences antérieures d’autres régions qui ont imposé un moratoire contre l’exploitation du gaz de schiste, comme la France, la Bulgarie ou encore le Québec récemment. Enfin, l’effet de surprise qu’a proliféré l’annonce de l’entame de l’exploration de deux puits dans le Sud algérien a indigné les populations locales ainsi que la société civile dans son ensemble. Bien que le ministre de l’Énergie Youcef Yousfi ait expliqué en juin 2014 que la Sonatrach ainsi que le gouvernement ne marchent pas au jour le jour et qu’ils travaillent « pour les 20 et 40 prochaines années »[6], cette annonce-surprise semble refléter davantage une décision occulte qu’une stratégie de transition énergétique démocratiquement programmée.

Ainsi, petit à petit, il semble se développer une intelligence citoyenne qui permet aux Algériens de porter leur voix, collectivement, à l’égard du projet du gaz de schiste. Cette intelligence citoyenne n’est pas sans explication. Elle tient au moins à plusieurs facteurs. D’abord, la disponibilité d’informations sur Internet. En effet, la population a désormais accès aux nombreux rapports et écrits autour des dangers environnementaux liés au gaz de schiste, souvent d’ailleurs publiés par des experts. Dans cette optique, le ministre algérien Youcef Yousfi paraît peu crédible lorsqu’il affirme à la population du Sud, afin de calmer les esprits, que le gaz de schiste ne représente aucun danger, alors qu’une dizaine de rapports crédibles affirment – et démontrent, surtout – les dangers écologiques de telles activités. Pis encore, il suffit de rappeler que nombre de pays ont décidé de reporter sine die l’exploitation du gaz de schiste à la suite de conclusions peu prometteuses confirmées par des études scientifiques pluridisciplinaires. À priori, la population algérienne n’a eu droit à aucune étude. Ensuite, la capacité à interagir, mobiliser et informer grâce aux médias sociaux. Enfin, l’émergence d’une vision collective. En l’occurrence, les manifestations de ces dernières semaines ont bien montré que ces dizaines de milliers de manifestants prônent le respect de l’environnement au détriment de la croissance économique à tout prix, à défaut d’entamer un débat démocratique.

En dépit de l’émergence des mouvements et de leur capacité à se mobiliser collectivement, il importe à la dynamique citoyenne sur la question du gaz de schiste de se renforcer de manière pacifique en réponse aux défis actuels. Il faut notamment que cette mobilisation sans précédent puisse permettre de réaliser des apprentissages d’ordre économique, social et environnemental. En termes de travail en réseau et de collaboration, il est encore difficile de voir une maturité. Les manifestations portent davantage sur des positions environnementales. Peu ou pas de travail pédagogique a été mené dans le but de construire, assembler et vulgariser des connaissances sur cette question complexe du gaz de schiste. Cela tient certainement au fait qu’il n’existe pas réellement d’organisations environnementales qui œuvrent pour une cause écologique, ni dans le domaine économique d’ailleurs. Afin de crédibiliser cette position, il serait intéressant de construire justement un bassin de savoir valide sur la question du gaz de schiste qui puisse crédibiliser les positions des uns et des autres. Ce savoir devrait notamment porter sur les enjeux écologique, économique, social et institutionnel. Il s’agit de l’unique manière de pouvoir aborder de manière didactique ce débat qui demeure complexe, bien que certains veuillent nous obliger à nous positionner dans une logique binaire et polarisante.

Les leçons à tirer de ce débat pour la Sonatrach et les autorités publiques

Miser sur le dialogue, la communication et la transparence. Comme l’a très bien évoqué le PDG de la Sonatrach lui-même, « il faut clarifier et lever les ambigüités autour du gaz de schiste (…). Peut-être que nous n’avons pas suffisamment communiqué sur sujet, les craintes sont justifiées »[7]. Il est donc normal que le faible niveau de divulgation actuel, tant sur les aspects généraux du gaz de schiste, que sur ses enjeux économiques et écologiques, ne permettent pas de favoriser les conditions gagnantes d’acceptabilité sociale. Une démarche de concertation aurait dû être engagée. Il n’est pas trop tard, bien que ce faux départ rendra la tâche de la Sonatrach plus difficile. Cet engagement doit être un lieu propice à l’inclusion, à l’écoute et au dialogue transparent permettant de créer des symbioses entre les différentes parties prenantes, dont les chercheurs qui peuvent jouer un rôle clé dans l’étude approfondie de certains enjeux spécifiques (technologies, développement durable, communication, modes de gouvernance, etc.). L’exploitation du gaz de schiste n’est pas – et ne devrait pas – être un débat secret au niveau de la haute sphère politique. Il s’agit certes d’une décision stratégique pour l’Algérie (autosuffisance énergétique et positionnement géostratégique) qui doit être prise au plus haut niveau politique, mais il s’agit avant tout d’un choix auquel doivent participer les Algériens, tous, sans exception, car en dernier ressort, ce seront les 40 millions d’Algériens, leurs enfants et petits-enfants qui subiront les répercussions environnementales de ce choix. En revanche, la première obligation – et la meilleure décision afin d’éviter des débordements comme ceux que nous connaissons actuellement au Sud, est de situer le débat énergétique dans un cadre institutionnel bien défini où la transparence et la concertation devraient être de mise si l’on souhaite que le débat soit fructueux. Il est primordial que tous les acteurs de la société soient considérés et qu’un consensus s’en dégage. Le Président et Chef de Direction de Questerre Energy, un ancien acteur du gaz de schiste au Québec, stipulait clairement « ce que j’ai appris ces dernières années, c’est que de parler et expliquer rend les choses meilleures. Aucun système ni personne n’est parfait. Mais si l’on reconnaît ce que nous sommes et où sont les risques, les gens nous font davantage confiance que lorsqu’on se cache »[8].

Partager le pouvoir et réfléchir à la gouvernance. Les citoyens qui manifestent leur opposition contre le gaz de schiste offrent au gouvernement et à la Sonatrach l’opportunité de se questionner sur un mode de gouvernance permettant d’assurer l’acceptabilité sociale des projets dans le futur.  Dans le cadre de projets majeurs aux retombées sociales et environnementales importantes, il est nécessaire que la prise de décision tienne compte des divers intérêts des parties prenantes. Dans le cas algérien, il est indéniable que les contestations de la population générale – mais surtout des populations locales du Sud – naissent d’un sentiment d’exclusion et de déni du processus décisionnel que d’une opposition contre le projet en soi. Ainsi, des institutions devraient être conçues, à l’intérieur de la Sonatrach et à l’extérieur, pour favoriser l’intégration des intérêts de l’ensemble des parties prenantes dans l’élaboration des projets de développement. Ces structures doivent être institutionnalisées – elles existent peut-être, mais elles sont ou en tout cas semblent absentes. Par ailleurs, il convient de redonner à certaines institutions leur rôle premier, à l’image du Conseil national de l’énergie qui est censé assurer le suivi et l’évaluation de la politique énergétique algérienne à long terme. Cet acteur, normalement actif dans le débat actuel, est carrément absent. Cela vaut également pour le Ministère de l’aménagement du territoire et de l’environnement, totalement absent du débat, alors qu’il devrait être en avant-scène pour imposer des règlementations, proposer des évaluations environnementales du projet du gaz de schiste et rassurer la population. Ces institutions devraient intégrer les citoyens ainsi que les populations locales, les experts/universitaires, les représentants des élus ainsi que des associations ayant pour vocation la pérennité environnementale, économique et sociale. Il aurait été souhaitable que ces parties prenantes soient consultées (il semblerait qu’à In Salah, la population n’ait même pas été informée!) et impliquées durant l’ensemble des phases du cycle de vie du projet. Il est évident qu’une telle approche implique naturellement, ne serait-ce qu’au début du cycle d’apprentissage, un processus décisionnel plus lent. À long terme, nonobstant, les décisions collectives, démocratiques, réfléchies et consenties par les parties prenantes assureront sans aucun doute des retombées plus avantageuses. Il n’y a, encore une fois, qu’à regarder l’expérience d’autres organisations à l’international.

Ne pas négliger l’importance de l’acceptabilité sociale. L’acceptabilité sociale s’est imposée au cours des dernières années comme un jeu de gestion important pour nombre de promoteurs, particulièrement dans le secteur des ressources naturelles. Ce concept, s’intégrant dans la logique du développement durable, réfère au résultat d’un processus de discussion et de concertation entre plusieurs parties prenantes permettant de co-construire les conditions favorables à la mise sur pied d’un projet. Il repose principalement sur trois piliers qui sont la transparence, l’intégrité et l’écoute. Les controverses portant sur l’acceptabilité sociale des projets industriels et des entreprises se sont multipliées au cours de la dernière décennie dans le monde. L’Algérie ne fait pas exception à cette réalisé comme en témoignent les 15 000 manifestants qui étaient présents le 15 janvier 2015 à In Salah, 4 000 à Tamanrasset, et 5 000 à Ouargla. Ces controverses à l’échelle planétaire se traduisent par des coûts directs et indirects pour les entreprises. En analysant 190 projets pétroliers, Goldman Sachs a mis en évidence que le temps requis pour réaliser ces projets a presque doublé au cours de la période 1998-2008 en particulier à cause des risques non techniques tels que ceux liés aux contestations de la part des parties prenantes locales. Ces éléments mettent bien en évidence que tous les acteurs ont intérêt à collaborer, en amont, autour d’un projet. Il incombe donc aux promoteurs de développer l’acceptabilité sociale de ses projets. Bien qu’il n’existe pas de recette magique pour développer cette acceptabilité sociale, ce processus se résume généralement en quelques étapes: (a) informer et diffuser des informations précises, claires et accessibles autour d’un projet en mettant de l’avant la volonté d’entamer un processus de consultation des parties prenantes; (b) identifier les parties prenantes, leurs intérêts et leurs préoccupations; (c) discuter et écouter les parties prenantes concernées à toutes les étapes du cycle de vie du projet incluant son élaboration; (d) profiter des données recueillies par les parties prenantes pour peaufiner le projet, opter pour des choix alternatifs ou opter pour son annulation; (e) effectuer des suivis avec les parties prenantes avant, pendant et après la mise sur pied du projet. La rétroaction constructive, souvent négligée, est clé pour favoriser le sentiment d’inclusion et d’appartenance des parties prenantes

Repenser le rôle sociétal de la Sonatrach. L’entreprise, privée ou publique, est devenue une institution centrale de notre société ; on la retrouve partout et elle s’occupe d’une part constamment croissante de notre existence. L’idée de responsabilité sociale des entreprises vise ainsi à répondre à cet enjeu en proposant une vision plus large de l’entreprise : aux dimensions économiques et financières, des entreprises viennent s’ajouter des dimensions humaines, sociales, environnementales et culturelles. L’entreprise ne peut donc plus se limiter à ses objectifs marchands, mais doit démontrer sa capacité à gérer les effets externes positifs et négatifs de ses activités. C’est certainement un défi auquel la Sonatrach devra se soumettre dans les prochains mois. Au-delà des simples activités philanthropiques qui ne sont pas durables, notre entreprise Étatique devrait songer à communiquer davantage sur son implication sociale dans les communautés au sein desquelles elle opère. En fait, celle qui a été habituée à « exécuter » des projets devra apprendre à les « co-construire » avec les parties prenantes concernées. Les expériences de cet apprentissage sont nombreuses. L’expérience d’Hydro-Québec qui partage son statut de société d’État avec la Sonatrach mais certainement pas sa taille en termes de chiffre d’affaires, témoigne parfaitement de ce processus d’apprentissage qui s’est effectué sur plus de deux décennies après que l’un de ses plus importants projets hydroélectriques fût annulé en 1994 suite à d’importantes mobilisations locales.

Conclusion

En définitive, cet article n’a certainement pas la prétention d’offrir une recette magique pour favoriser l’acceptabilité sociale de certains projets majeurs. L’objectif était surtout de montrer que cultiver des relations positives avec des parties prenantes est un processus qui s’inscrit dans le temps et que la pierre angulaire de ce processus réside dans la confiance en ce que toute relation sociale en dépend. La coexistence entre plusieurs acteurs implique nécessairement des intérêts divergents, les organisations ne peuvent donc pas éviter les conflits, mais peuvent nonobstant les gérer – c’est-à-dire les prévenir. Cette prévention se nourrit de confiance, dialogue, consultation, respect, concertation et d’équilibre, c’est-à-dire la compréhension des besoins de l’organisation tout en considérant la situation et les besoins des communautés locales. En ce sens, les organisations soucieuses de leurs relations avec les communautés locales doivent gérer les attentes des communautés dans une logique de développement durable : au-delà des différences, les organisations doivent accorder une attention particulière aux éléments de convergence entre les acteurs, tels que les besoins de formation, l’habilitation, les infrastructures, les moyens de réduction des répercussions négatives des activités, etc.

Ainsi, le débat entourant l’exploitation du gaz de schiste est représentatif d’un tout autre enjeu en Algérie : le partage du pouvoir, la concertation et la transparence. Mais il faut ici que la Sonatrach et les autorités algériennes saisissent cette opportunité pour revoir leurs pratiques et les orienter davantage sur le dialogue et la transparence afin de favoriser une dynamique partenariale avec les parties prenantes concernées. Et, par la même occasion, d’éviter d’accentuer les fractures sociales et l’écart Nord-Sud en Algérie nourris par les sentiments de méfiance et d’exclusion. Chaque citoyen algérien devrait être en faveur d’un débat transparent, lucide et prudent. Pour un débat qui réponde aux normes démocratiques et du développement durable. Pour l’inclusion de tous les acteurs sociaux et de tous les Algériens. C’est le seul moyen d’avancer et de tirer le meilleur du gaz de schiste. Pour la participation de tous les chercheurs algériens, locaux et expatriés, car comme l’a dit Pythagore, les deux mots les plus brefs et les plus anciens, oui et non, sont ceux qui devraient exiger le plus de réflexion. Pour que le gaz de schiste profite au plus grand nombre d’Algériens, sans que cela se fasse au détriment de l’environnement et au profit des multinationales étrangères. Si bien que pour l’instant, les prises de position des responsables politiques et des hauts dirigeants de la Sonatrach donnent surtout l’impression que le débat se situe entre les multinationales et nos responsables au détriment de la société civile comme devrait être le cas.

Encore faut-il que l’exploitation potentielle du gaz de schiste se fasse dans le cadre d’un programme global et durable de développement économique, et non dans une optique de consolidation de notre dépendance vis-à-vis des ressources naturelles. L’Algérie peut d’ailleurs tirer des apprentissages éclairants de l’expérience québécoise qui a été en mesure de profiter de ses ressources naturelles, notamment de l’hydroélectricité, de ses forêts et richesses minières afin de soutenir les investissements provinciaux dans d’autres secteurs. Enfin, il va sans dire que l’exploitation des gaz non conventionnels ne devrait pas être synonyme de négligence des sources d’énergies renouvelables, plus propres, plus prometteuses et à grande valeur ajoutée. En effet, si les bonnes ressources sont allouées (humaines, financières et matérielles), nous pourrions devenir un leadeur mondial en énergie solaire. Voire dans l’éolienne et la géothermie si la rentabilité est au jour.

Pour conclure, prenons le cas d’un exemple d’attitude positive à l’égard du débat, celui de la province francophone du Canada, le Québec. Le gouvernement québécois a décidé d’injecter en mai 2011 environ 7 millions de dollars dans un projet de recherche multidisciplinaire (comité d’évaluation environnementale sur le gaz de schiste) autour de l’évaluation socio-économico-environnementale du gaz de schiste. D’éminents chercheurs du pays, professeurs à l’université (gestion, environnement, économie, politique, aménagement territorial, etc.), firmes de consulting, experts environnementaux ont été mobilisés pour se pencher sur une question toute simple: l’exploitation du gaz de schiste en vaut-elle la peine? Il s’agit d’un programme de 88 recherches distinctes, autour de 8 disciplines, dont la gestion, qui en a obtenu 6 sur 88. Ce programme de recherche a abouti en un rapport de 546 pages publié en novembre 2014 par le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement, intitulé « les enjeux liés à l’exploration et l’exploitation du gaz de schiste dans le shale d’Utica des basses-terres du Saint-Laurent »[9]. Un parfait exemple de transparence, de rigueur et de démocratie participative. Qu’on ne me dise pas que l’Algérie n’a pas les moyens de faire pareil, ni le génie. Peut-être pas le temps, d’où la nécessité de planifier et d’intégrer les préoccupations d’acceptabilité sociale en amont dans la gestion de projets.


[1] Sofiane Baba est doctorant en administration (Stratégie) à HEC Montréal. Ses recherches portent sur la responsabilité sociale des entreprises et l’acceptabilité sociale des projets majeurs de développement.

[2] http://www.latribune.fr/entreprises-finance/20150111triba5392538f/l-algerie-va-investir-au-moins-70-milliards-de-dollars-dans-ses-gaz-de-schiste-au-sahara.html

[3]http://www.algerie-focus.com/blog/2014/06/pour-youcef-yousfi-estime-quil-serait-irresponsable-de-ne-pas-exploiter-le-gaz-de-schiste/

[4] http://www.ineris.fr/centredoc/crr-gds-def-1347356472.pdf

[5] http://www.letempsdz.com/content/view/77778/1/

[6] http://www.tsa-algerie.com/2014/06/21/gaz-de-schiste-la-colere-et-les-explications-de-youcef-yousfi/

[7] http://www.latribune.fr/entreprises-finance/20150111triba5392538f/l-algerie-va-investir-au-moins-70-milliards-de-dollars-dans-ses-gaz-de-schiste-au-sahara.html

[8] http://www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/environnement/201302/17/01-4622551-gaz-de-schiste-la-genese-dun-echec-en-communication.php

[9] www.bape.gouv.qc.ca/sections/rapports/publications/bape307.pdf