Il y a une particularité chez les musulmans en général, c’est l’absence de consensus sur tout. On ne s’entend sur rien. La préparation du mariage tourne au vinaigre entre les familles pour savoir si on sert le café avant le henné ou après la fatiha ; si on assoit les deux belles-mères face à face ou côte à côte.

A La Mecque, on est au bord de l’empoignade quand on cherche à savoir si on entre le pied droit en premier à Bab Essalam, ou s’il faut refaire sa prière quand on a éternué. Bref, des détails déterminants chez nous pour la paix entre les individus et les ménages, non pas qu’on soit très à cheval sur l’étiquette mais tout simplement parce que nous n’avons aucun sens du compromis. Plus on est rigide plus on est intraitable et plus on est convaincu de personnaliser la virilité, l’honneur et la « roujla ». Je généralise à dessein, bien sûr.

Mieux encore, nous avons réussi le tour de force de transposer le même mode de navigation à courte vue et la même susceptibilité à fleur de peau, à des considérations nettement moins prosaïques et tout à fait inattendues ; à savoir le domaine religieux, tout au moins son aspect apparent. Il n’est pas rare de voir chez nous des groupes de jeunes et d’un peu moins jeunes, discuter de sujets inhabituels aux pieds des immeubles, d’habitude consacrés à refaire les matchs de foot. On y entend parler de « yajouz » et « layajouz », prononcer des noms qui commencent par « Abou » ; le tout sur le ton de l’engueulade. On se pince en se demandant si on est bien en Algérie ; si on est bien à Alger. Il n’y a plus de bleu de Chine, de débardeurs marins ni de haïks blancs immaculés. Il y a des bâches mobiles avec des gants noirs. L’odeur de jasmin et de fleur d’oranger a disparu. Ça sent le musc de synthèse et des remugles de déodorants synthétiques. Les barbes se font hirsutes, les regards agressifs, l’allure saoudienne et la silhouette afghane.

Si l’inspecteur Tahar revenait parmi nous, il aurait appelé la police ou les passants auraient appelé l’ambulance.

Et ce n’est pas fini. Le mal est plus profond. On parle métaphysique maintenant dans les quartiers, entre deux commentaires sur Youtube. On écoute ceux qui rentrent de là-bas, après trois années d’études à Ryad. Pour ceux-là, il n’y aura pas de problèmes de bourses ni de visas. Ils ont appris le Coran, le récitent en entier sans difficulté, et sont là pour vous ramener dans le droit chemin après à peine trois ans d’immersion. Ils parlent un arabe inaccessible à des ignorants comme vous et moi, et sont là pour nous aider à sauver nos âmes.

 Ils connaissent tout et ont des solutions pour tout

Les plus capés d’entre eux sont des fouqaha, pluriel de faqih s’il vous plait, prononcé « fqih » en marocain et « alem » en algérien. C’est celui qui a séjourné un peu plus longtemps en Saoudia, et qui revient en pays « analphabète, peuplé d’ignares colonisés dans la tête qu’il faudra remettre sur le droit chemin ». C’est dans sa feuille de route. Les ouailles lui donnent du « cheikh » à profusion et il s’en délecte en lissant sa barbe et en roulant des yeux loukoumeux. Il jouit, le cheikh de cette gloire promise et pour mieux marquer son autorité n’hésitera pas à mouliner à plein régime la machine à fatwas, comme on le lui a enseigné. Il vous interdira d’écouter de la musique aux mariages par exemple et vous recommande d’y faire silence et réciter des formules sacrées, comme aux enterrements en quelque sorte. Et quand c’est nécessaire il fera donner la grosse artillerie.

Sera déclaré apostat celui qui aura douté du septième ciel, ignare celui aura cru que la terre tourne autour du soleil et habité par Satan celui qui aura gobé la fable de l’homme marchant sur la lune.

Imam, Cheikh, fatwa, fiqh; tant de concepts et de principes nobles et sacrés qui n’en finissent pas d’être malmenés au point d’effrayer et de menacer au lieu d’enseigner et de rassurer. Le paysage s’assombrit de jour en jour. Le sacré ne l’est plus tout à fait. Le cheikh devient bourreau, la fatwa une sentence, le fiqh un code de procédure pénale et le yajouz-layajouz un jeu de bonneteau. Dans quel pays vivons-nous, dit-on partout ?

Il arrive qu’un imam autoproclamé devienne cheikh par hasard. Il prononce des fatwas quand il se lève du mauvais pied et n’a de compte à rendre à personne. L’un d’eux, un saoudien fort heureusement, vient de nous traiter de benêts par ce qu’on a cru que l’homme avait marché sur la lune. Cela devient grave. Essayons d’y mettre bon ordre chez nous, en revenant simplement aux fondamentaux. Cela devient urgent.

 L’imam, c’est un homme qui est choisi par consensus par l’ensemble des fidèles au sein d’une communauté de musulmans, à l’échelle du quartier, du village ou de la ville, pour diriger la prière. Le choix se porte nécessairement sur un homme aux mœurs irréprochables, à la dévotion avérée et connaissant le Coran, le rituel et un minimum de jurisprudence islamique. Il est chargé selon son niveau de formation, de guider la prière, prononcer les prêches, donner des « dourouss » (leçons), veiller à l’observation correcte du rituel et répondre aux questions des fidèles relatives à leur vie quotidienne en rapport avec la religion. Cette sélection qui relève de l’initiative humaine collective ne se fait pas toujours dans des conditions idéales et nombreux sont les exemples de choix malheureux et d’échecs patents.

L’imam n’a aucune autorité et peut être révoqué par l’ensemble des fidèles à tout moment : un très bel exemple de l’exercice démocratique

L’imam devient Cheikh, aux yeux de ses pairs dès qu’il atteint un certain niveau de compétences en matière d’exégèse coranique et notamment dans le domaine du fiqh, c’est à dire la connaissance de la loi islamique basée sur quatre fondements ; à savoir : le Coran, la Sunna, le « ijmâ’ » (consensus des savants musulmans) et le « qiyâs » ( raisonnement par analogie ). Jusque-là il n’y a rien que de normal. Sauf que l’imam, devenu cheikh, peut pousser le zèle jusqu’à prononcer des fatwas et cela devient effrayant tant qu’on n’a pas bien compris ce que signifie le mot « fatwa ». Le monde est tourneboulé depuis qu’un ayatollah (encore un mot à expliquer !) a lancé une fatwa contre l’écrivain Salman Rushdi pour son livre « les versets sataniques ». C’est comme dans les westerns ; l’affiche avec la mention « wanted » promettant une prime a qui ramènerait mort ou vif le bandit sur la photo.

Or la fatwa c’est beaucoup plus sérieux que ça. Il ne s’agit pas d’une sentence de mort mais d’une délibération rendue par les plus hautes sommités de l’islam, à la suite de l’examen d’une situation complexe et inédite ayant un rapport direct avec la vie de la cité et de la Umma dans son ensemble. Quelques exemples : comment pratiquer le jeûne du ramadhan dans un pays où le soleil ne se couche presque pas ? Peut-on emprunter de l’argent et payer des intérêts quand on vit dans un pays non musulman ? En d’autres termes, une fatwa c’est la réponse collégiale donnée par une assemblée de sommités religieuses reconnues, à une situation inédite, à la suite d’une consultation demandée par la communauté des croyants.

Mais ce n’est en aucun cas la sentence d’un bourreau, comme on a tendance à le penser depuis que l’Occident s’est saisi du cas de Salman Rushdie. Il s’est même trouvé un imam chez nous qui a suggéré récemment au gouvernement la mise à mort d’un écrivain de talent pour avoir eu l’insolence de ne pas penser comme lui. L’imam sévit toujours. Que fait la police ?

Il faut savoir raison garder et se rappeler que ce qui fait le génie de l’islam, entre autre, c’est l’absence d’intermédiaire entre Dieu et sa créature et que le fidèle n’a de compte à rendre qu’à son Créateur. Ceux des hommes qui se croient investis d’on ne sait quelle mission divine sur terre, sont tout simplement des ignorants de bonne foi ou de sacrés charlatans, mais ils ont en commun de représenter un danger incommensurable pour l’islam et pour les musulmans.

 Aziz Benyahia

 

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