Ayant lourdement souffert des affres du terrorisme durant les années 1990, le village de Beggas a été carrément déserté par ses habitant. Depuis le milieu des années 2000, les habitants ont commencé à rentrer chez eux. Aujourd’hui, le village tente tant bien que mal de retrouver son lustre d’avant les années de larmes et de feu. Reportage

Taqwirt. Ce mot kabyle signifiant petit jardin potager est le nom donné à la place centrale du village Beggas, situé à une dizaine de kilomètres au nord-est du chef-lieu de la commune de Kadiria, dans la wilaya de Bouira. Point culminant du chemin de wilaya 48, reliant cette dernière à celle de Tizi-Ouzou, Taqwirt est perchée à 850m d’altitude. L’endroit porte bien son nom. En cette région de montagne, de vastes terres cultivables s’étendent de part et d’autre de la crête, donnant ainsi l’impression d’être en plaine.

Un site paradisiaque

En ce dernier samedi du mois de mars, il fait plutôt frais. Le ciel est nuageux. Le soleil parvient tout de même à se frayer, par endroit et par moment, un chemin à travers l’épais voile gris. En contrebas du CW48, quelques vaches paissent dans une prairie bien garnie d’herbe fraîche. Enrobé dans sa kechabia, le berger s’expose à la vertueuse lumière de l’astre roi, en s’allongeant sur le vaste matelas d’herbe verte. Un peu plus loin, un petit pré sert de terrain de foot à un groupe de gamins. Les petits bergers-footballeurs sont entourés de moutons broutant en toute quiétude.

De ce point culminant, on balaie du regard une très bonne partie du village Beggas. De petites maisons poussent çà et là. Perdues au milieu de vastes terres en jachère, certaines sont achevées et d’autres, en voie de l’être. Leur architecture singulière laisse deviner qu’elles sont construites dans le cadre du programme d’aide à l’habitat rural. Chaque construction est cernée de potagers, de figuiers et autres arbres fruitiers. Quelques maisons sont abandonnées. Hommes, femmes et enfants, tout le monde s’occupe de son champ et de son bétail. La place principale et les chemins escarpés du village sont déserts. Hélas ! Tous les contacts de notre guide sont injoignables.

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L’attente dure. La pureté de l’air, la sérénité de l’endroit et la beauté du panorama font oublier le temps qui s’écoule inexorablement. Au bout de plusieurs dizaines de minutes d’attente, sous le regard curieux des usagers de cette route servant de pénétrante à l’autoroute Est-Ouest pour les habitants de la partie sud-ouest de Tizi-Ouzou, une voiture passant à vive allure s’arrête. Le conducteur a reconnu notre guide. La quarantaine, Ahmed est un membre actif du comité du village. Il en fût même président.

Ahmed dit avoir éteint son téléphone. « Dans la journée, il n’y a toujours pas de monde. Chacun vaque à ses occupations quotidiennes. Mais en début de soirée, la place grouille de monde. C’est notre lieu de rencontre », explique-t-il. L’air pressé, Ahmed entre directement dans le vif du sujet. « L’électricité est tout ce que nous avons ici », se plaint-il. Quid de l’école ? « Nos collégiens et nos lycéens sont scolarisés au chef-lieu communal de Kadiria, ou à Tizi-Gheniff (commune limitrophe relevant de la wilaya de Tizi-Ouzou, NDLR). Faute de transport scolaire et en l’absence de ligne de transport en commun, ils souffrent le martyr pour rejoindre leurs établissements. Quant à l’école primaire du village, c’est la confusion générale. Les écoliers y côtoient les militaires. Deux salles de classe sont occupées par l’armée et les deux autres accueillent les chérubins, toutes promotions confondues », s’indigne-t-il, en nous montrant du doigt l’école en question, en face, transformée en caserne depuis le milieu des années 1990. « Je suis en famille, je dois vous laissez », s’excuse-t-il.

A l’école primaire, les soldats de l’ANP côtoient les élèves!

Une demi-heure plus tard, un septuagénaire, de faible constitution physique, fait son apparition. « Outre l’école primaire, l’armée occupe également un ancien bureau de poste et une ancienne clinique. Elle occupe également plusieurs maisons environnantes abandonnée par leur propriétaire au début des années 1990. Certes, c’est grâce à l’armée que la sécurité a été retrouvée. Mais elle y est depuis une vingtaine d’années », témoigne-t-il, en estimant que « pendant tout ce temps, on aurait pu construire une caserne et libérer les lieux afin que notre village retrouve son lustre d’antan ». « Au début des années 1990, Beggas était l’un des rares villages à disposer d’une clinique et d’un bureau de poste », se rappelle-t-il nostalgique.

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Plus d’une décennie de ténèbres

Durant les mêmes années, Beggas a lourdement souffert des affres du terrorisme islamiste. Le village a été quasiment déserté par ses habitants. « Nous étions coincés entre l’enclume du terrorisme et le marteau de l’armée. Quelques jeunes de la région ont rejoint les premiers groupes terroristes ayant écumé le massif de Beggas des années durant. Ces groupes faisaient des incursions récurrentes dans le village et y prêchaient le djihad et tentaient de convaincre un maximum de personnes de monter avec eux au maquis. Ceux qui les dénonçaient aux services de sécurité ou refusaient de collaborer subissaient des représailles. Cela d’une part. D’autre part, tout le monde était terroriste, ou du moins potentiellement, aux yeux des services de sécurité. La situation était devenue intenable lorsque l’armée a déclaré une guerre sans merci aux terroristes », se rappelle le septuagénaire.

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Moussa, la soixantaine bien entamée rejoint le groupe. Pour lui, l’élément déclencheur de l’exode massif des habitants du village vers d’autres contrées, porches ou lointaines, est survenu vers 1997. « Cette année-là, un groupe terroriste a fait une incursion à l’épicerie du village. L’épicier et deux autres citoyens ont été enlevés. Ils sont portés disparus à ce jour », témoigne-t-il, très ému.

La paix n’a pas de prix

Aujourd’hui, Beggas ne dispose même pas d’une épicerie. La plus proche se trouve dans un village voisin, à 2 km de Taqwirt. Dépourvus pratiquement de tout, les villageois résistent tant bien que mal à la rudesse de la vie. Depuis le milieu des années 2000, les habitants ont commencé à regagner massivement leur village. « Quand on est en paix, on peut affronter toutes les difficultés », tranche le septuagénaire, optimiste.

En descendant vers le chef-lieu de la commune de Kadiria, l’on aperçoit des guérites et des postes avancées de l’armée sur les crête surplombant le village. En contrebas du CW48, l’on aperçoit des maisonnettes traditionnelles, coiffées de tuiles, et les vestiges d’une école au milieu de la forêt d’en face. On a l’impression que le temps s’y est figé à la fin des années 1980.

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