Propos recueillis par Yacine Omar

Hacina Zegzeg, militante anti-gaz de schiste, revient sur les événements phares ayant émaillé le mouvement de protestation dans sa ville, In Salah, considéré comme la citadelle emblématique de ce combat citoyen en Algérie. Entretien.

AF: In Salah est, de nouveau, endeuillée. Cette fois, il y a mort d’homme. Un citoyen est décédé samedi. Sa mort serait serait consécutive aux derniers affrontements entre manifestants et forces de l’ordre. Pouvez-vous nous en dire plus?

Hacina Zegzeg: La mort a été causée par les conséquences de l’inhalation des gaz lacrymogènes, à en croire son père. Il s’agit d’une personne handicapée, de faible constitution, qui a succombé, samedi dernier, alors qu’il avait été hospitalisé, inconscient, le premier de ce mois de mars.

Où avait-il inhalé les gaz? A Sahat Soumoud (Place de la résistance)?

Non. C’était dans son domicile.

D’après-vous, s’agit-il là, de l’une des conséquences de la « gestion sécuritaire » réservée par le pouvoir à ce dossier, que nombre d’observateurs avaient d’ailleurs dénoncée et prévenu contre d’éventuelles lourdes conséquences d’une telle approche?

Effectivement. Les bombes lacrymogènes et les balles en caoutchouc ont plu sur la population (d’In Salah, NDLR) de 10h du matin à 15h, le jour des affrontements.

Après la visite du DGSN, dépêché à In Salah en qualité de représentant du président, c’est un haut gradé de l’armée qui s’y est rendu récemment. Comment interpréter-vous cette démarche que des acteurs politiques qualifient d' »immixtion »?

Il s’agit de médiation que je qualifierais de sincère. Le collectif qui s’est réuni avec le DGSN a eu un débat franc, et aucune contrainte n’a été ressentie. Concernant la visite du haut gradé de l’armée, sa citoyenneté l’honore. Je pense que cette contestation ne laisse personne indifférente.

Mais, faut-il le souligner, le DGSN avait promis aux manifestants de transmettre leurs doléances au président et de leur faire part, personnellement, de la réponse qu’on aura réservée celui-ci. Depuis, Abdelghni Hamel n’a jamais repris contacte avec les manifestants. Le chef de la 6e région militaire (Tamanrasset) a, quant à lui, démenti la version du comité citoyen quant aux engagements qu’il aurait pris au cours de la réunion les ayant regroupés quelques jours auparavant. Ne croyez-vous pas, que « la médiation sincère » de ces hauts responsables sécuritaires butte sur des blocages politiques au plus haut sommet de l’Etat?

Non. C’est le MDN qui l’a démenti dans un communiqué où il n’accuse d’ailleurs personne. Pour sa part, le chef de la 6e région avait répondu à une lettre du collectif qui lui demandait d’intervenir contre le harcèlement des forces de l’ordre le jour de la répression.

Ne pensez-vous pas que le dossier du gaz de schiste est éminemment politique et que c’est aux autorités politiques, à leur tête le chef de l’État, de prendre leurs responsabilités en suspendant ces « projets pilotes »?

Bien sûr que oui. Et c’est ce qui a motivé notre appel à un moratoire.

De quoi s’agit-il? Où en êtes-vous?

Nous avons créé, le 25 février dernier, le Collectif national contre le gaz de schiste pour soutenir notre appel à un moratoire et réunir en un seul collectif tous les mouvements anti-gaz de schiste algériens. L’appel à un moratoire a été déposé fin février dernier et nous n’avons toujours pas de réponse.

A qui l’avez-vous adressé?

A la Présidence, au Premier ministère et à tous les département concernés, à savoir celui de l’Environnement, des Ressources en eau, de l’Énergie ainsi qu’aux médias

En dépit de la multitude et la diversité des actions de protestation, le gouvernement s’entête à poursuivre son entreprise et fait la sourde oreille à cette revendication citoyenne. Face à cet état de fait, que vous reste-t-il comme moyen de lutte?

La mobilisation des députés pour déposer un projet de loi (portant moratoire sur l’exploitation du gaz de schiste, NDLR).

Mais tout le monde sait que le parlement ne sert que de chambre d’enregistrement aux textes de loi de l’exécutif. En outre, les partis du pouvoir y sont majoritaires. A priori, un tel projet n’a pas de chances d’aboutir. Qu’en pensez-vous?

Certains députés sont prêts à nous aider.

Mais, ils sont minoritaires. Croyez-vous réellement qu’une telle initiative pourrait aboutir à un résultat?

Nous devons essayer avec le soutien des villes du Sud qui protestent.

Des leaders politiques, dont Rachid Nekkaz et des membres de la CNLTD, se sont déplacés à In Salah pour afficher leur soutien et adhésion au mouvement. Comment avez-vous accueilli leur initiative?

Nous leurs sommes très reconnaissants pour leur démarche. Ils nous ont affichés leur soutien. Grâce à leur implication, l’isolement dans lequel nous étions se dissipe.

La question du gaz de schiste rassemble de larges pans de la société et des acteurs politiques de tout bord. Cependant, la mobilisation reste timide. Comment expliquer-vous ce paradoxe?

Je pense que les citoyens algériens ont été trop souvent trahis et abandonnés par les partis politiques. Par ailleurs, il y a toujours des enjeux cachés derrière les leaders politiques. Et je suis convaincu que c ‘est ce qui suscite de la méfiance chez mes concitoyens. Ils n’ont plus confiance en les politiques.

La méfiance des citoyens vis-à-vis des politiques n’affaiblit-elle pas, à votre avis, la portée de la revendication plus qu’elle ne l’a renforce?

Tout à fait. Cela en sus du fait que beaucoup de citoyens pensent que la problématique du gaz de schiste n’existe pas et qu’elle a été créée de toute pièce pour déstabiliser le pays.

Samedi prochain, les manifestations anti-gaz de schiste seront, pour la première fois depuis le début du mouvement d’In Salah, concentrées à Ouargla. Quelles en sont les raisons?

La manifestation, dont l’objectif est de drainer un million de participants, aura lieu à Ouargla, à l’initiative du collectif local. Simultanément, nous poursuivrons la notre à In Salah.

Le pouvoir mise, vraisemblablement, sur le temps, dans l’espoir de voir le mouvement s’essouffler. Néanmoins, quoique la mobilisation est timide, l’on constate que, sur le terrain, le mouvement s’est nationalisé, voire internationalisé. Comment appréhendez-vous l’issue du mouvement?

J’espère que notre gouvernement comprendra que le moratoire est la seule issue possible à la crise.

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