La représentation imagée, la musique et la poésie ont toujours été au centre de querelles entre les spécialistes chargés de dire l’Islam ; à savoir les islamologues et les exégètes. Ces modes d’expression artistique seraient frappés d’interdit si l’on en croit la majorité de ces fuqahas (érudits). Comme dans toutes les controverses, les alliances se font et se défont au gré de l’humeur du moment, mais surtout selon le rapport des forces en présence.

Qu’il s’agisse de la représentation imagée, de la poésie ou de la musique, aucun verset n’en mentionne explicitement l’interdiction ; aucun hadith sahih (authentifié et attesté) non plus. Tout le reste n’est qu’élucubrations et conjectures. Ceux et celles parmi nous qui connaissent un peu l’histoire de l’islam et du monde musulman, savent que les quatre grandes écoles jurisprudentielles de l’islam ont décrété qu’elles avaient rendu définitivement leur avis sur toutes les questions ayant trait au quotidien et au destin du musulman, cadenassant du même coup toute tentative d’ijtihad (effort de compréhension) et forcément toute velléité de contestation.

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Circulez ! il n’y a plus rien à voir

Cette momification de la pensée chez les musulmans a ouvert un grand boulevard aux nouveaux prédicateurs que l’on sait. Ils s’y sont engouffrés au point d’interdire tout simplement la musique, y compris pour l’unique occasion au cours de laquelle un homme et une femme décident d’unir leurs destins, à la grâce de Dieu, pour le meilleur et pour le pire et en fidélité avec les traditions et l’histoire qui les ont portés : le mariage. Les nouveaux musulmans leur interdisent de faire de la musique et de chanter. Pas de place à l’amour et à la poésie. Pas de place à l’allégresse et à la joie. Les jeunes mariés doivent avancer vers leur première nuit commune, bénie par Dieu, par la famille et par les amis, sous les incantations réservées d’ordinaire aux fêtes religieuses et aux célébrations liturgiques. Au mariage on doit faire silence comme aux enterrements. Et la poésie dans tout ça ?

A propos de poésie, précisément

Si nous devions raisonner à courte vue et prendre les versets à la lettre – ce qu’à Dieu ne plaise, nous ne ferons jamais – nous dirions, preuves à l’appui que la poésie est interdite en islam.

« Quant aux poètes, ce sont les égarés qui les suivent. Ne vois-tu pas qu’ils errent au gré de leurs caprices ? Et qu’ils se vantent de choses qu’ils n’ont jamais accomplies ». Coran 26/ 224, 225, 226.

Hors de question de tomber dans ce travers, car en matière d’exégèse coranique, on doit toujours tenir compte des circonstances de la révélation coranique ( asbab ennouzoul ). Les versets parlent des poètes qui étaient dans la période préislamique, les porte-paroles des tribus, et qui traduisaient donc dans des poèmes sublimes du reste, le refus des tribus d’adhérer à cette nouvelle religion qu’on prêchait partout autour d’elles. Or les poètes, comme les musiciens, comme tous les artistes, expriment avec des moyens qui leur sont propres, ce que le commun des mortels ne peut exprimer. Il ne s’agit donc pas de la condamnation de la poésie, mais plutôt de celle des poètes immoraux qui commettaient des poèmes célébrant le stupre, la luxure et les plaisirs interdits tels que l’alcool et le libertinage.

Pour revenir à la musique, on doit noter qu’il n’y a jamais eu de consensus sur le sujet, même dans l’islam orthodoxe

Si globalement, on doit constater une réticence à l’égard de la musique c’est tout compte fait, par crainte qu’elle n’éloigne le fidèle de la musicalité du tajweed, qui est incontestablement un art dans la manière de déclamer le Coran, suivant des règles très strictes et des lignes harmoniques parfaites. La question qui vient immédiatement à l’esprit est la suivante : en quoi y aurait-il contradiction entre l’amour de la musique (les voix, les instruments) et celui du tajweed ? Bien au contraire ! On ne peut apprécier l’un sans célébrer l’autre. Cela semble tellement évident qu’on en arrive à se demander pourquoi débattre d’un tel sujet quand on sait que l’important est ailleurs.

Il est de savoir s’il reste encore un espace aux jeunes musulmans pour essayer de se frayer une place dans la bataille pour l’émancipation et le progrès, au lieu d’être sommés de trancher dans des combats d’arrière garde et de discuter du sexe des anges, dans le sempiternel yajouz – layajouz.

Les plus éclairés parmi les musulmans ceux qui, fidèles à la voie mohammedienne, ont toujours eu pour souci de faire cohabiter la foi et la raison, et qui privilégient la spiritualité pour ce qu’elle exige de travail sur soi et de recherche de la perfection ont bien au contraire, accordé la juste place à la musique pour mieux se détacher des contraintes matérielles, et se dépouiller pour mieux prendre leur envol dans leur tentative de rencontrer l’Eternel. Bien évidemment, il s’agit des soufis et des ordres mystiques tels que le Mawlewi et le Derkawa qui accordent une grande importance à la musique.

Il faut savoir qu’au début de l’empire musulman, la musique prit toute sa place aussi bien à la cour des Omeyades à Damas, qu’à celle des Abbassides à Bagdad, et que le khalife Haroun Al Rachid et ses successeurs protégèrent la musique au même titre qu’ils le firent pour les sciences, la calligraphie, et les arts en général.

Faut-il rappeler que la musique d’Orient est arrivée en Espagne en passant par le Maghreb, que Averroès nous apprend que les philosophes discutèrent d’esthétiques musicales, de l’effet des sons sur l’âme humaine et de leur force expressive, et que pour lui, le but essentiel de la musique était d’ordre éthique : à savoir inciter les hommes à la force et à la tempérance.

Comprenons-nous bien. Quand on parle de musique, on parle de mélodies qui apaisent l’âme, qui apportent la sérénité, qui expriment l’allégresse et la joie de vivre. On parle de symphonies qui rendent grâce à Dieu pour ses bienfaits ; qui célèbrent la nature, l’eau et les fleurs ; qui chantent l’amour, l’amitié et la fraternité ; qui imitent les murmures des sources, le silence de l’aube et le chant des oiseaux.

De grands musiciens ont célébré Dieu en essayant de reproduire le chant des oiseaux, comme un ultime hommage au miracle de la création et de la nature. Qui peut nous faire croire que la plainte du ney nous éloignerait de Dieu et que la flûte du berger célèbrerait Satan en essayant d’imiter le chant du rossignol ?

On ne parle pas de musiques et de chants qui sombrent dans la vulgarité, le grossier et les instincts primitifs. On parle art. Alors, de grâce, pas de procès ridicules, ni de condamnations inutiles, ni de combats d’arrière-garde dans des discussions aussi stériles, au moment où le ridicule est sur le point de définitivement nous tuer.

 Aziz Benyahia