Menaces, accusations : l’étonnant discours violent de Bouteflika

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C’est un discours qui restera dans les annales de l’histoire politique de l’Algérie. Menaces, accusations, reproches et intimidations, ce 19 mars 2015, Abdelaziz Bouteflika, qui a habitué les Algériens à son mutisme maladif, a fait un discours d’une violence inouïe. De la presse à l’opposition et jusqu’aux manifestants anti-gaz de schiste, le Président Bouteflika s’en est pris à tout ce beau monde avec une véhémence inédite. 

Le vocabulaire est volontairement guerrier. A l’occasion de la célébration de la journée de la victoire, Bouteflika a adressé un message digne d’un missile Scud. Il commence par expliquer aux algériens que certains hommes politiques « se sont laissés glisser sur la dangereuse pente de la politique de la terre brûlée » !  A en croire notre Président, des acteurs politiques ont pour  « dessein  d’arriver au pouvoir, même en mettant notre Etat en ruine et en marchant sur les cadavres des enfants de notre peuple ». Des accusations gravissimes qu’un Chef d’Etat ne prononce, habituellement, que lorsque son pays est confronté à une grave et dangereuse conjoncture sécuritaire. Est-ce le cas de l’Algérie ? Pas du tout même si la crise libyenne et la récente terrible attaque terroriste à Tunis expose l’Algérie à un danger très sérieux. Mais, au moment où les dirigeants algériens ne cessent de louer la stabilité dont jouit le pays, Bouteflika rompt avec cette rhétorique et communique aux Algériens la peur en les mettant en garde contre des acteurs politiques qu’il refuse de nommer.

Fait-il allusion à Ali Benflis, Sofiane Djilali et les autres leaders de la Coordination Nationale pour les Libertés et la Transition Démocratique (CNLDT) ? Bouteflika craint-il leur travail de terrain dans le sud du pays (Ouargla et In Salah) qui connaît depuis le début de cette année une importante mobilisation contre l’exploration ou l’exploitation du gaz de schiste ? L’étrange sortie médiatique du Président de la République soulève, effectivement, de nombreuses questions. Bouteflika, un homme très rusé, stratège et malin, n’a pas pour habitude de paniquer face à une myriade de formations politiques dont la popularité et l’influence réelle sur la population algérienne reste vraiment à prouver. Abdelaziz Bouteflika, fort de son expérience politique et diplomatique internationale, affiche rarement son stress face à ses adversaires. Le Bouteflika des débuts 2000 ne se comportait guère de cette manière face à des péripéties politiques. En 2015, malade et affaibli, il s’abaisse même jusqu’à diaboliser des manifestants pacifiques en faisant croire aux Algériens qu’ils veulent « semer la culture du doute et  pousser les populations à nuire à l’Etat de leur pays ».

Pis encore, dans son message, ou diatribe, Bouteflika déplorent que  « certains tendent à mettre en doute le dévouement et l’intégrité des dirigeants de leur Etat ». Là aussi, ces « certains » ne sont pas nommés ni désignés. La seule vague précision fournie par Abdelaziz Bouteflika concerne « cette catégorie d' »hommes politiques » qui, d’après lui, « s’évertuent (…) à effrayer et démoraliser ce peuple,  à saper sa confiance dans le présent et l’avenir ». Et après les accusations, il enchaîne avec  les menaces puisqu’il affirme clairement et sans aucun faux fuyant que « cela ne saurait continuer, assure le chef de l’Etat, qui précise que, désormais, l’Etat sévira avec fermeté et rigueur pour mettre fin à ces dérives ».

« Dérive », le mot est prononcé avec une facilité déconcertante. Dans la bouche d’un dirigeant aussi roublard qu’Abdelaziz Bouteflika, ce mot sonne comme un amateurisme incompréhensible. Pourquoi ? Pour la simple raison que cette charge ultra-violente ne désavantage guère cette opposition décriée. Au contraire, un tel discours ne fera que renforcer son crédit puisqu’elle se retrouve sous les feux des projecteurs médiatiques. Les Algériens s’intéressent toujours à ceux qu’on insulte et diabolise. Abdelaziz Bouteflika, enfin le vrai, le sait très bien. Au moment où toute la région de l’Afrique du nord est en proie  à l’insécurité chronique, Abdelaziz Bouteflika, enfin le vrai, aurait tout fait pour faire croire à ses partenaires occidentaux que notre pays est la plus sûre forteresse de toute la région. Le Bouteflika renard des débuts années 2000 a-t-il disparu pour laisser la place au Bouteflika apeuré, craintif, paniqué et effrayé par l’alliance de quelques partis ou les manifestants d’In Salah ? Tout observateur averti ne peut lire le message présidentiel de ce 19 mars 2015 sans se poser subrepticement cette question. A moins que le Bouteflika que nous connaissons réellement n’est pas vraiment l’auteur de cet étrange message. Il s’agit, d’ailleurs, d’une hypothèse qui mérite d’être approfondie…