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Un écrivain québécois avait dit un jour : «On ne gouverne bien et on ne commande bien qu’à des gens qu’on insulte librement ; qu’à des gens à qui l’on ne doit rien et vis-à-vis desquels on n’a pas à se sentir obligé». Cet écrivain s’appelle Jean-Michel Wyl. Il n’a pas vécu en Algérie. Il n’a, peut-être, jamais connu notre pays. Mais ces mots résument parfaitement la situation que nous vivons, nous les Algériens, depuis des années. Des citoyens insultés en permanence par nos dirigeants. Et la plus récente de leurs insultes porte le nom de Nabil Fékir.

Le feuilleton désespérant et ridicule réalisé par les hauts responsables de notre football et du secteur sportif autour de ce joueur français d’origine algérienne est une immense insulte à notre intelligence. Pendant de longs jours, les dirigeants de notre Fédération de football n’ont pas cessé de spéculer, d’analyser et de supplier un simple joueur de football de rejoindre notre sélection nationale. Oui, des semaines entières de suspense et de coups de théâtre pour nous convaincre que ce joueur, présenté comme une véritable perle, sera le sauveur de notre légendaire honneur footballistique. Même un ministre du gouvernement, Mohamed Tahmi, expliquait en direct sur les ondes de la radio nationale qu’il espérait que Fékir n’allait pas choisir la France au détriment de l’Algérie.

Tout ce branle-bas de combat pour un joueur de football dont le choix personnel ne concerne finalement en aucun les Algériens puisqu’il ne va améliorer ni leur quotidien, ni leur pouvoir d’achat, ni leur accès à des soins de qualité, ni la qualité de l’enseignement de leurs écoles, ni la bonne gouvernance de leur pays, ni la croissance de leur économie. Oui, presque tout un État s’est mobilisé pour quémander une dose de patriotisme à un simple joueur de football.

Mais nous, les Algériens, que personne ne consulte évidemment, avons-nous besoin de ce Fékir ? Bien sûr que non ! En ce moment, notre pays a nettement d’autres priorités que de fantasmer sur les dribbles chaloupés de Nabil Fékir. Notre pays, souffrant dans tous les secteurs névralgiques comme l’éducation ou la santé, a besoin de chercheurs, entrepreneurs, médecins, économistes, ingénieurs de hauts rangs. Et des Algériens nés ou résidant à l’étranger qui se distinguent par leur génie créatif ou scientifique, il y en a dans de nombreux pays développés à travers le monde: Du Canada jusqu’aux États-Unis, en passant par la sempiternelle France. Ces génies, qui font le bonheur de ces pays étrangers, sont nombreux à espérer un seul appel de leur pays pour qu’ils puissent donner ce précieux coup de pouce au développement d’une Algérie affamée de savoir et de solutions concrètes.

Mais ces chercheurs, cadres et ingénieurs de haut rang ne s’appellent pas Nabil Fékir. Ils ne jouent pas au football. Ils n’amusent pas les supporters dans un stade. Ils ne courent pas derrière un ballon et ne jonglent pas avec pour procurer des sensations fortes à la masse. Non, ces Algériens-là réfléchissent, créent, innovent, étudient et travaillent. Et c’est de ces gens-là dont l’Algérie a cruellement besoin aujourd’hui. L’Algérie n’a pas besoin d’un Nabil Fékir, mais plutôt d’un Haba Belgacem, chercheur en électronique installé aux Etats-Unis, qui figure dans le classement des 100 chercheurs les plus productifs des États-Unis, avec 45 brevets d’invention obtenus depuis le début de l’année 2014.

Cet homme mérite que l’on supplie, qu’on le harcèle au téléphone pour qu’il revienne au pays développer des startups, gérer des universités, fructifier des investissements dans le secteur des nouvelles technologies. L’Algérie n’a pas besoin d’un Nabil Fékir, mais  d’un Elyas Zerhouni, un médecin radiologue algéro-américain, qui a été directeur des National Institutes of Health (NIH) de 2002 à 2008. Oui, cet homme-là mérite qu’on le supplie, qu’on le harcèle au téléphone pour qu’il accepte aussi de revenir au pays et s’occuper du très sinistre secteur de la santé où des Algériens décèdent faute de soins de qualité ou d’un simple rendez-vous pour un scanner ! Cet homme-là, qui a permis aux États-Unis de connaître les mystères du génome humain, aurait pu sauver la vie de ces cancéreux algériens abandonnés à leur triste sort par la faute d’un système de santé digne de ce nom.

L’Algérie n’a pas besoin d’un footballeur qui marque des buts. L’Algérie a besoin de chercheurs qui créent et innovent pour faire avancer leur société. Nous n’avons pas besoin de jolis buts, de dribbles majestueux ou de têtes magistrales pour mettre des ballons au fond des filets. Nous avons besoin d’emploi, d’une éducation de qualité, d’un pays bien géré et d’une société instruite et bien élevée. Nabil Fékir ne pourra rien faire pour nous. Elyas Zerhouni et Haba Belgacem peuvent faire des miracles pour nous. Malheureusement, nous n’avons jamais vu nos ministres ou dirigeants supplier ces Algériens au génie éprouvé. Nous n’avons jamais vu notre gouvernement multiplier les efforts pour les recruter. Notre régime n’a pas le même sens des priorités que nous. Lui, il préfère le spectacle au savoir, le fantasme à la réalité, le populisme à la démocratie…