Les ramasseurs de Terfess ont retrouvé le sourire. Après quelques années de disette, la cueillette des truffes comestibles, qui poussent dans le sol aride du Sahara, a été fructueuse cette saison. Reportage dans la région de Béchar.

14h, quelque part sur une étendue reculée de Taghit. Un homme, le chèche beige-vieilli noué autour de la tête, une pioche et une bouteille d’eau accrochés à l’épaule, marche les yeux rivés sur le sol. Autour de lui, l’immensité aride est interrompue par une route bitumée, que de rares voitures tout-terrain empruntent à toute vitesse. En arrière plan, la mer de dunes dessine une ligne de crêtes jaune. Le soleil, déjà puissant en ce mois de mars, ne semble pas épuiser le vieux monsieur. Hmida, une silhouette chétive dans un pantalon large, marche inlassablement à la recherche de crevasses sous lesquelles se trouvent, ensevelies, les “offrandes” du désert.

Certains l’appellent la “truffe du désert”, d’autres la “truffe du sable”, la Terfess, qui pousse dans tout le Sahara, du Maroc à la Libye, a fait son apparition sous et parfois sur le sol de la wilaya de Béchar, il y a près de quatre semaines. Généralement nichée sous une surface fendillée au pied de la plante hôte, la Terfess émerge, certaines fois, d’elle-même, sur terre, comme miraculeusement posée à même le sol.

L’oasis de Taghit, située à un peu plus de 90 km au sud de Béchar et 1200 d’Alger, fait partie des régions algériennes les mieux loties. De l’aveu même des cueilleurs, amateurs comme experts, les fortes pluies, qui ont ravagé une partie de la palmeraie et coupé la ville de Taghit du chef-lieu de la wilaya en novembre dernier, ont permis “au moins une bonne chose” : favoriser la naissance des champignons sauvages comestibles. “Plus il pleut et plus la récolte est bonne. Du coup, cette année, la récolte a été bonne !”, sourit Hmida, 50 ans, le regard ridé, dessiné au khôl. “S’il pleut beaucoup entre juillet et novembre, alors il y aura beaucoup de truffes à ramasser au début de l’année. S’il pleut tard, disons à la fin de l’année, seulement, alors les quantités de Terfess seront petites. Tout dépend de la pluviométrie”, résume Brahim, 22 ans, ramasseur de champignons du désert à ses heures perdues.

Hmida déterre une truffe à l'aide d'un morceau de bois pour ne pas abîmer le champignon du désert. Crédit photo : Djamila Ould Khettab
Hmida déterre une truffe à l’aide d’un morceau de bois pour ne pas abîmer le champignon du désert. Crédit photo : Djamila Ould Khettab

Depuis plus de quatre semaines, des bataillons de cueilleurs de Terfess – habitants de Taghit, nomades ou encore des familles entières venues des wilayas avoisinantes – sillonnent les coins et recoins de l’oasis. La cueillette des truffes du sable n’est pas une affaire d’hommes seulement. Les femmes et jeunes filles sont appelées en renfort. Car l’enjeu est de taille. Si, selon la légende, la Terfess est un “don du désert au Prophète (QSSL)”, dans les faits, c’est un trésor inestimable pour des familles aux revenus modestes.

Jusqu’à 10.000 DA le kilo

En effet, au marché de la ville, le prix du  kilo de Terfess oscille entre 1500 et 10 000 dinars, selon le calibre et la couleur du champignon. La truffe blanche, prisée par les acheteurs des pays du golfe et d’Europe, est cédée entre 5 000 et 10 000 DA le kilo, tandis que la “rouge”, vendue essentiellement aux consommateurs locaux, se négocie entre 1 500 et 2 000 DA. “Les prix ont flambé ces dernières années. Cueillir la Terfess c’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin, mais lorsqu’on tombe sur des truffes blanches c’est comme gagner le jackpot”, compare le jeune Brahim. Hmida, éleveur de chameaux de père en fils, dénicheur de Terfess le moment venu, est un habitué des besognes éreintantes. Pour ce père de 8 enfants, le ramassage des Terfess n’a rien d’une partie de plaisir. “Vous croyez vraiment que c’est amusant de marcher des heures sans être sûr de trouver quelque chose ? S’il n’y avait pas d’argent à la clef, jamais vous ne me retrouveriez ici”, dit-il, en montrant ses chaussures déchirées.

Hmida félicite le jeune Chérif pour sa belle cueillette. Crédit photo : Djamila Ould Khettab
Hmida félicite le jeune Chérif pour sa belle cueillette. Crédit photo : Djamila Ould Khettab

Et pour mettre la main sur le Graal, certains sont prêts à investir plus que du temps et de la patience. Les cueilleurs de Terfess se déplacent le plus souvent en 4X4 ou en moto, mais pour accéder à certains “champs” de truffes gisant au milieu du Grand Erg, les plus téméraires louent un quad. Compter 2 500 DA de l’heure. Un coup de poker pour ces gagne-petits. “Dans ce cas-là, il faut être sûr d’en trouver”, glisse Hmida, sous sa moustache. Il y a quelques jours, le propriétaire d’un troupeau de chameaux a “tenté sa chance”. “J’ai loué un quad, je suis parti à 100 km au sud de Taghit, à travers l’Erg. Là-bas, en trois heures, j’ai ramassé 40 kilos de truffes ! Le soir-même, on a fait un festin à la maison et on a régalé notre voisinage aussi”, se souvient Hmida, un sourire éclatant sur une peau basanée.

Fin de saison

Mais la fin de saison ne sourit pas à Hmida. Après 2 heures d’efforts, ce jour-là, la besace blanche de l’éleveur de chameaux est toujours vide. “Là c’est la dernière semaine de cueillette de Terfess de l’année”, souffle-t-il, comme pour justifier son faible rendement. Dans un silence de cathédrale, des vrombissements d’une mobylette noire et jaune rugissent alors. Assorti aux couleurs de sa bécane, Chérif, 24 ans, sans-emploi, s’avance vers son aîné et le salue. L’œil aiguisé, Hmida repère la caisse accrochée à l’arrière de la mobylette. Il prend des deux mains le sac, le soupèse et félicite son cadet: “C’est presque 2 kilos que tu as là Chérif”, dit-il, en fin connaisseur. Discret, le jeune homme enfourche sa machine, direction le marché de la ville de Taghit. Le sourire inéluctablement accroché aux lèvres, Hmida, de son côté, veut persévérer : “En 40 ans de cueillette, je ne suis jamais rentré le sac vide”.

Diaporama photos. Une journée de cueillette de Terfess à Taghit (crédit photo : Djamila Ould Khettab)