Ma photo week end - Coupables de dire Par Abdou Semmar

Nous ne sommes pas des héros. Nous ne sommes pas des martyrs. Nous refusons de jouer ce rôle. Nous ne cherchons pas la gloire. Nous sommes uniquement de jeunes journalistes qui aiment leur métier. Passionnés de vérité, assoiffés de liberté, désireux d’informer nos lecteurs, de leur donner des clés pour comprendre l’actualité et saisir ses enjeux. C’est la seule mission que nous aspirons à accomplir.

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Dire la vérité, l’explorer et l’expliquer à nos lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs. Leur offrir un espace de liberté pour débattre de l’actualité, de leur quotidien. C’est notre seule préoccupation. Merouane Boudiab, Mustapha Kessaci, Nacer Soudani, Bachir ou le fameux «Moul El Hayek», Kader le musicien et tous les autres techniciens, cameramans et moi-même, étions une équipe de jeunes algériens n'ayant qu’un seul et unique pays. Nous avons cru en ce pays. Nous avons compris que l’Algérie ne pourra jamais évoluer, s’épanouir sans véritable liberté d’expression. Une liberté d’expression qui nous offre la possibilité de questionner nos dirigeants, de les confronter à des faits vérifiés et confirmés, de les faire réagir face aux inquiétudes et angoisses de leurs compatriotes.

Le plus âgé d’entre nous a 35 ou 36 ans. Nous n’avons jamais osé donner de leçons, jouer aux grands journalistes ou camper le rôle de «moralisateurs». Nous avons misé sur le rire, la satire et la dérision, parce que nous estimions que notre Algérie avait besoin de cette introspection pour se décomplexer face à ses défauts, ses travers et ses désillusions. Nous avons choisi le Week-end pour attirer l’attention de nos compatriotes, les sensibiliser, les divertir et les informer. Nous avons opté pour le Week-end pour empêcher nos concitoyens de regarder uniquement des matchs de football européens, ces séries américaines haletantes ou ses films moyen-orientaux à l’eau de rose.

Nous voulions expliquer aux Algériens que notre pays est si beau, si précieux, si méconnu, si souffrant, qu’il mérite au moins de s’attarder sur sa situation pendant deux heures chaque vendredi soir. El Djazaïria Week-end avait commencé avec ces valeurs, cette vision d’une Algérie décomplexée qui doit rire de ses dirigeants, de leurs défauts, de leur mauvaise gouvernance. Nous avons donné la parole à tous les courants représentatifs de la société. Du laïc à l’islamiste, du libéral au conservateur, personne n’a été censuré ou intimidé. Nous chantions notre malheur, nos blaguions sur nos hauts responsables pour les rendre, au final, plus humains. Oui, ils sont humains comme nous. Il était temps d’arrêter de les considérer comme des divinités au-dessus des lois. Des personnages sacralisés à l’abri de toute critique.

Il était temps de les tourner en dérision et de leur exiger une communication digne de cette Algérie de 2015, jeune, dynamique et rêveuse. Le défi a été relevé. Les Algériens ont répondu présents. Dans la rue, sur les réseaux sociaux, nous avons été soutenus, mais critiqués. Et nous en étions fiers. Mais un certain vendredi 17 avril, sur notre plateau, j’ai jugé indispensable de révéler à nos concitoyens les informations véhiculées par le livre "Paris-Alger, une histoire passionnelle."

Un livre révoltant parce qu’il explique, preuves à l’appui, comment nos ministres, nos politiques, nos dirigeants, cachent leur fortune et leurs luxueux biens immobiliers à Paris et ailleurs en France. Je n’ai accusé personne. Je n’ai insulté personne. J’ai juste porté sur la scène publique ces informations pour inviter nos dirigeants à fournir des explications, à réagir. En 2015, l’Algérie ordinaire qui reçoit mensuellement un salaire de 290 euros, a parfaitement le droit de comprendre comment ces dirigeants mènent une vie d’un luxe insolent en France.

Comprendre. Juste comprendre. Sans condamner. J'ai parlé de la fille du Premier Ministre, Rym Sellal. J’ai révélé son patrimoine immobilier à Paris en me basant sur le même document. Le livre qui n’a suscité aucune réaction parmi nos dirigeants.

J'ai fait mon travail de journaliste. J'ai donné l’info sur l’appartement de Rym Sellal situé tout près des Champs Elysées. J'ai donné des détails sur le prix exorbitants de son canapé. Je n’ai usé d'aucun mot insultant, dégradant ou humiliant. Je n’ai nullement porté atteinte à l’intégrité morale de cette compatriote. S’interroger sur les origines des fonds qui ont servi à l’acquisition de cet appartement parisien est-il une insulte, une diffamation ? Questionner son père, Premier ministre, haut responsable de l’Etat algérien, celui de mon pays, est-ce de la diffamation ?

La loi, le bon sens, le devoir de vérité, disent que non. Et pourtant, au lendemain de cette émission, les téléphones de la chaîne n'ont cessé de sonner. Sellal a appelé personnellement. Au lieu de réagir aux informations, comme le dicte la loi et ses devoirs, il aurait préférer proférer des menaces. Hamid Grine, le ministre de la Communication a fait de même. Miloud Chorfi, le président de l'Autorité de régulation de l'audiovisuel (ARAV), s'est chargé, lui, de l'estocade : Un avertissement assorti d'un communiqué où nous, les simples journalistes d’El Djazaïria Week-end, étions accusés de porter atteinte aux «symboles de l’Etat» !

Une question, une information, un commentaire journalistique est devenu, dans l’Algérie de 2015, une attaque contre les «symboles de l’Etat». Nous avons été menacés, rappelés à l’ordre et accusés d’avoir commis des «dérives à répétitions». Lesquelles ? Celles d’avoir osé dévoiler des dossiers de corruption ? Celles d’avoir révélé les richesses de nos ministres ? La loi de notre pays nous confère, pourtant, la liberté nécessaire pour enquêter et interroger nos hauts responsables à ce propos. Mais qui se soucie de la loi dans ce pays?

La semaine s’est écoule, les pressions directes et indirectes sont montées crescendo. Ils veulaient nous réduire au silence, nous imposer leurs lignes rouges, nous contraindre à un compromis inacceptable. Notre liberté est chère, trop chère, pour accepter un quelconque diktat. Nous avons décidé d’aller jusqu’au bout de notre engagement : L’information qui interroge et interpelle dirigeants. L’information qui dérange. La mort dans l’âme, nous avions préparé une dernière émission. Un dernier Week-end. Un dernier cri de liberté. Un dernier espoir. Et à la fin de nos deux heures de débat, de révélations, de rires, de chansons satiriques, il ne nous restait plus que nos larmes. L’émission a été réduite au silence. Une brise fraîche aux relents de liberté s’est arrêté de souffler.

Mais nous n’allons pas nous lamenter. Nous avons prouvé que les lignes rouges peuvent bouger. Nous avons démontré qu’une bande de jeunes sincères peut déranger des dirigeants incapables d’affronter l’opinion publique de leur pays. Nous avons prouvé qu’il est possible de faire de l’information libre et indépendante dans le respect, sans diffamation ou atteinte à la vie privée. Et nous ne regrettons pas notre engagement. Nous n’allons pas pleurer longtemps. Promis! Nos larmes céderont prochainement la place à la détermination. Celle de créer un autre espace d’expression.

Nous croyons en notre pays, en sa jeunesse, en son avenir et en notre métier. Celui de dire la vérité quelles que soient les conséquences. Quel que soit le prix à payer. Nous avons été jugés, sans aucun procès équitable, coupables d’avoir dit. Nous acceptons de rester à jamais des coupables parce que nous assumons le fait d'avoir dit.