Ce vendredi, Abdelaziz Bouteflika boucle la première année de son 4è mandat présidentiel. Une année marquée par l'absence quasi totale du chef de l'Etat, affaibli par de sérieux soucis de santé. Douze mois au cours desquels les partis et personnalités politiques, qui ont appelé au boycott d'une élection "jouée d'avance", ont continué et approfondi leur collaboration, donnant naissance à un agglomérat inédit dans la vie politique algérienne. Si la Coordination nationale pour les libertés et une transition démocratique (CNLTD) est parvenue à mettre entre parenthèse les querelles idéologiques au sein de l'opposition, elle n'est toutefois pas encore en mesure de bouleverser le statu quo politique, qui paralyse le pays, considère Louisa Dris Aït Hamadouche, politologue et professeur à l'université d'Alger. Entretien.

Propos recueillis par Djamila OULD KHETTAB

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Algérie-Focus : Au cours des douze mois écoulés, des partis de l'opposition ont tenté de se rassembler, de s'organiser, d'autres ont promu la construction d'un consensus national. Le 4è mandat a-t-il "réveillé" la scène politique algérienne ? Est-elle moins monotone que par le passé ?
Louisa Dris Aït Hamadouche : Le "réveil" a surtout eu lieu à l'occasion de l'élection présidentielle, elle-même. Les mois qui ont précédé le vote ont donné lieu à des débats vifs et aigus au sein de la classe politique. La revitalisation du débat politique en Algérie est notamment dû à la contestation par une grande partie de l'opposition des conditions d'organisation de l'élection et de la candidature d'Abdelaziz Bouteflika pour un 4è mandat.
Durant la période post-élection, l'opposition, notamment les boycotteurs, ont tenté de préserver l'élan que l'élection a suscité. Elle n'a pas échoué mais elle n'a pas non plus connu un succès franc. Point positif pour la Coordination [Coordination nationale pour les libertés et une transition démocratique (CNLTD)], elle ne s'est pas diluée après le 17 avril. C'est un acquis important quand on connaît les divisions qui ont traversé l'opposition. En revanche, la mobilisation politique et populaire n'a pas été au rendez-vous. Le bilan de la Coordination est donc mitigé.
La Coordination réunit plusieurs poids lourds de l'opposition et d'anciens ministres. Est-elle en train de réduire le déséquilibre politique, jusque-là largement en faveur de la majorité ?
Une révision des rapports de force actuels passe moins par le fait que l'opposition soit plus offensive que par le fait que l'autre partie, la majorité, soit moins puissante qu'elle l'est. Il faudrait donc chercher l'existence de failles au sein de la majorité.
Justement, en existe-t-il ? La majorité présidentielle a-t-elle montré des signes de fébrilité pendant la première année du 4è mandat ?
Oui, la première faille est l'absence du chef de l'Etat. Or, nous sommes dans un système présidentialiste dans lequel le président joue un rôle très important. En raison d'une santé fragile, Abdelaziz Bouteflika a été contraint de s'exprimer soit par la voix d'autres responsables politiques soit par le biais de communiqués de presse, dont la rédaction a récemment fait l'objet de polémique. Pour le coup, cette faille est impossible à corriger.
Qu'en est-il de la mobilisation populaire à In Salah contre le gaz de schiste, qui dure depuis plus de 3 mois ? Fragilise-t-elle les pouvoirs publics ?
Une contestation non-organisée, non-planifiée, non-porteuse d'un projet politique ne peut pas constituer à long terme une menace sérieuse pour le système politique en place. C'est le cas de la mobilisation à In Salah. Il s'agit d'une contestation localisée, accès sur un dossier en particulier. In Salah ce n'est pas Alger. Dans un Etat jacobin, aussi centralisé que le nôtre, les contestations en dehors de la capitale ne représentent pas de risque sérieux pour le système en place. In Salah reste donc une source de préoccupations gérable pour les autorités publiques.
D'ailleurs, comme la Coordination, la protestation à In Salah n'a pas réussi à faire effet de boule de neige. Bien que plusieurs manifestations populaires aient touché le Sud récemment, le mouvement anti-gaz de schiste d'In Salah ne s'est pas transformé en mouvement politique car il n'est toujours pas passé d'une logique de contestation à une logique politique d'opposition, ce qui suppose de se doter d'une organisation, d'un projet politique, d'un encadrement.
Toutefois, la contestation à In Salah n'est pas un sujet anodin mais un dossier stratégique pour le gouvernement. Avec les "Printemps Arabes", le Sud est redevenu une priorité pour les autorités publiques d'où la mise en place de programmes spéciaux de développement local.
La CNLTD a organisé au début de l'année ses premières actions de rue. Le 24 février dernier, pour la première fois, des présidents de partis et d'anciens ministres ont marché dans Alger pour protester contre le statu quo politique. Avec le recul, était-ce un moment majeur de la vie politique en Algérie ou bien un simple coup médiatique ?
Jusqu'à aujourd'hui, le moment majeur de la phase de reconstruction de l'opposition reste la rencontre à Zéralda [en juin 2014]. La marche du 24 février était une initiative ambitieuse, opportune, bien réfléchie et qui avait tout raison d'être. Mais, sur le terrain, la mobilisation populaire n'a pas suivi. Sûrement parce que les autorités publiques ont appris à mettre en application la théorie de la gestion démocratique des foules. Pour contre-carrer une manifestation politique, le pouvoir en place a compris qu'il n'est pas obligé d'avoir recours à la force mais peut faire diversion. C'est ce qui s'est passé le 24 février dernier avec l'organisation de festivités folkloriques pour contrer la marche de la Coordination.
Des milliers de policiers étaient néanmoins mobilisés à Alger ce jour-là pour empêcher la marche des leaders de l'opposition. Cela ne montre-t-il pas que le régime craint la Coordination ? 
Alger est le centre névralgique, le régime ne permet donc pas de manifestation politique dans la capitale. En revanche, il tolère, en dehors d'Alger, des mouvements sporadiques, limités de type émeutes, routes barrées par des pneus incendiés, sièges d'institution publique fermés. Tout cela fait partie de la gestion démocratique des foules. Le pouvoir laisse le peuple exprimer une colère tant qu'il n'exprime pas une opposition politique réfléchie et pacifique. Si le mouvement de colère dégénère, il intervient et personne ne le lui reprochera.
Les pouvoirs publics ne craignent pas la Coordination, ils craignent l'idée que de la Coordination puisse émaner une alternative politique d'où les entraves à la liberté de réunion. Les partis politiques d'opposition rencontrent des difficultés non seulement à manifester dans l'espace public mais aussi à se rassembler dans des espaces fermés.
Le FFS est l'autre force d'opposition qui s'est fait remarquer en ce début de 4è mandat avec l'appel pour une conférence nationale du consensus, finalement reportée sine die. Le président du FFS, Mohammed Nebbou ne baisse pas les bras et continue les tractations politiques. Cette initiative a-t-elle une chance d'aboutir ?
L'initiative du FFS n'est pas mort-née, elle n'est tout simplement pas survenue au bon moment. Si le projet du FFS avait fonctionné, cela aurait supposé que le pouvoir politique a un minimum conscience des concessions qu'il doit faire à l'opposition. Mais l'initiative du FFS n'a pas abouti car le pouvoir politique n'est pas encore dans cette posture. En opposant aucune condition préalable à la participation à la conférence, la fameuse "page blanche", le FFS ne pouvait pas mettre plus à l'aise le pouvoir politique. Malgré In Salah, malgré la chute des prix du baril de pétrole, les autorités politiques sont persuadées d'être toujours en situation de rapport de forces favorable et rejettent donc le moindre compromis avec l'opposition. L'initiative du FFS devra attendre, pour aboutir, que la contestation sociale soit plus forte et les prix du baril de pétrole plus bas pour que le pouvoir soit dans la nécessité de discuter avec l'opposition.