Ma photo week-end

Je le sais! Même un 1er avril, mes détracteurs ne me pardonneront pas un écart par rapport à cette norme sociale, à la fois  fantasmatique et précieuse pour de nombreux Algériens. Même un 1er avril, ils vont crier au scandale, au complot contre les valeurs ancestrales de la glorieuse société algérienne. Sauf que je suis Algérien moi-même. Et n’en déplaise à ceux qui me dénieraient cette appartenance, dans mes valeurs ancestrales, l’amour et la liberté des sentiments existent et occupent même une place prépondérante.

Dans les poèmes de l’Emir Abdelkhader, dans les chants soufis de nos zaouias, dans notre Raï, Gnawi ou Chaâbi, le droit d’aimer, d’être aimé ou de partager sa passion amoureuse est chanté, glorifié et immortalisé. Malheureusement, cette partie  de nous-même a été refoulée par un conservatisme factice. Un conservatisme idiot qui empêche les jeunes et moins jeunes d’exprimer leurs nobles sentiments dans l’espaces public de leur pays.

Yacine et Yasmine font partie de ces milliers, voire millions de jeunes couples qui vivent des mésaventures rocambolesques pour la simple raison qu’ils osent… s’aimer. Yacine à 26 ans et Yasmine, 23 ans. Ils habitent tous les deux Alger, la ville qui prétend l’ouverture. Yacine et Yasmine n’ont pas encore les moyens de se fiancer. Ils n’ont pas encore les moyens de partager le même toit et d’organiser un mariage budgétivore, suivant les mœurs en cours. Yacine est fils d’un simple ouvrier. Son père ne lui fournit ni voiture, ni maison, ni boutique, ni rente, ni aucun bien à même de le mettre à l’abri du besoin. Yasmine, également, est la fille d’un zawali, un simple salarié qui touche à peine 40 mille DA par mois. Il ne peut l’aider à acheter ni une robe de mariée ni un «trousseau» de prestige. Et pourtant, Yacine et Yasmine s’aiment profondément. Leur cœur est un brasier. Ils ne peuvent point envisager de vivre l’un sans l’autre.

En attendant de concrétiser leur rêve, ils se fréquentent, ils se rencontrent, ils parlent, ils échangent. Leurs mains s’unissent pour partager cette flamme incandescente qui brûle leurs sens. Causent-ils du tort à leur société en vivant leur histoire d’amour en toute sincérité ? Menacent-ils la stabilité du pays avec cette passion qui les anime ?

C’est les questions que se posent à chaque fois Yacine et Yasmine quand ils sont épiés, pourchassés ou méprisés par le regard de ces gardiens du temple moral. La semaine dernière, ce couple a voulu sentir, oui uniquement sentir, l’air frais de la promenade des Sablettes, cette bande côtière aménagée récemment en promenade pour permettre aux Algérois de profiter du charme irrésistible de leur baie. Yacine et Yasmine ont préféré rester un moment dans leur véhicule, emprunté à un ami, stationné en face de la mer pour admirer la vue ensoleillée sur la baie d’Alger. Ils voulaient juste un peu d’intimité. Une intimité qui leur est encore inaccessible. Une intimité qui leur est refusée même dans un parking par des gardiens mobilisés par la wilaya d’Alger, et donc l’Etat, pour traquer les comportements «amoureusement incorrects». «Descendez de la voiture, vous n’avez pas le droit d’y rester. Ici, c’est un espace familial», hurlent les gardiens des bonnes mœurs, autistes et hermétiques à toute explication rationnelle. Un couple dans un véhicule, même s’il ne fait que discuter, est forcément une atteinte à la pudeur publique. Un jeune homme et une jeune fille qui discutent, sourient et échangent des paroles douces dans leur voiture est forcément un attentat contre la bienséance. Non, il faut surtout intervenir avant que ces jeunes amoureux n’osent commettre l’irréparable: S’embrasser ou se caresser. Ah là, c’est le crime abject que les gardiens de la promenade des Sablettes doivent absolument empêcher… Sinon, l’Algérie serait en proie à la luxure, à la perversion et à tous les péchés qui font frémir dans les chaumières. « Partez d’ici, dégagez, vous gênez les familles », leur intime-t-on. Et dire que Yacine et Yasmine envisagent justement d’en fonder une, une famille.

 « Et si c’était un homme marié en bonne et due forme qui était dans sa voiture avec sa propre femme ? », interroge Yacine. «Tout le monde nous dit qu’il est avec sa femme. C’est du n’importe quoi cet argument», répliquent les gardiens. Au final, le couple, qu’il soit « légitime » ou pas, n’est pas accepté dans ces espaces familiaux exclusifs. Des espaces qui ne tolèrent que des hommes et des femmes avec des enfants. Si vous n’êtes pas conformes à cette norme grotesque, vous n’êtes pas une famille. Et donc vous y  êtes exclus.

Yacine et Yasmine ont été forcés de quitter la promenade des Sablettes. Ils ne trouvent pas d’intimité dans cet endroit. Ils ne la trouveront pas dans de nombreux autres lieux estampillés espaces familiaux. Ils devront croiser le fer pour s’aimer. Un amour interdit au nom de la préservation de notre sacro-sainte famille. Yacine et Yasmine ne se sont pas adonnés à quelques ébats torrides. Ils n’ont pas dénudé leurs corps dans leurs voitures. Ils ont juste partagé un moment de communion amoureuse. Des millions de jeunes algériens vivent les mêmes déboires que Yacine et Yasmine. Des millions de de nos jeunes sont réduits à la frustration…