C’est certainement la réaction dans la majorité des familles algériennes, dès le mois de mai, dans un pays où l’on n’est pas à un paradoxe près. On dit de nous que nous sommes pauvres dans un pays riche. C’est juste mais incomplet. Il faudrait ajouter qu’on s’y ennuie à mourir, qu’on y vit mal et que tout y est compliqué. C’est presque indécent d’y parler de loisirs et, y parler de vacances frise la provocation.

 Nos enfants, qui doivent battre le record mondial de l’année scolaire la plus courte par la grâce des grèves, ne se réjouissent pas particulièrement de l’arrivée imminente des vacances parce qu’ils savent ce qui les attend. Des plages inaccessibles à moins de mobiliser les parents, de disposer d’une voiture, de se lever aux aurores, et de rentrer en début d’après-midi pour éviter les embouteillages. Exploit possible pour une famille composée d’un couple de parents salariés, avec deux ou trois enfants, sans ascendants à charge, disposant d’une voiture et valable uniquement le week-end. Que se passera-t-il alors le reste de la semaine ? Qui va s’occuper des enfants ? Comment les occuper? Poser la question c’est faire monter la tension artérielle. On préfère ne pas y penser. Demain il fera jour. Et puis arrive la fin du mois de mai, l’approche du bac, et les lycées et les écoles à vider, et les trois mois d’été, et le ramadhan à gérer. Du coup les enfants deviennent des handicaps. Il faudra penser à les caser, à leur trouver une occupation. Après une année de galère, on est bien loin des vacances méritées et des loisirs, comme chez nos voisins immédiats où on sait faire la fête avec trois fois rien.

 L’enfant chez nous, finit par détester le soleil et le ciel bleu parce qu’il les voit toute l’année, mais ne les rencontre jamais. Il aimerait bien, une fois l’an, pouvoir enfin se baigner dans cette eau bleue et s’endormir de fatigue sous une pluie d’étoiles tous les soirs. Il ne comprend pas pourquoi il n’y a pas droit.

 Il ne croit pas trop aux explications de ses parents. Il voit tous les jours à la télévision les enfants de son âge s’amuser à la plage, faire des randonnées et des bivouacs, chanter et danser, filles et garçons mêlés, sainement, sans regards noirs et sans menaces. Pas en Espagne ou en France, mais juste à côté dans des pays qui nous ressemblent. Il aimerait bien lui aussi être heureux avec son père et sa mère, même si c’est pour quelques jours, histoire de rompre le train-train de l’année et de se retrouver enfin en famille, sans stress et sans les énervements quotidiens.

 Il aimerait bien surprendre son père regarder avec un peu de tendresse sa maman et peut-être la prendre par la main, comme dans les films, même si ça ne se fait pas. Juste comme ça, histoire de se rassurer et de penser qu’il est comme les autres enfants du monde. Et puis il se ravise tout de suite en pensant à ce que diraient les gens du quartier et se demande si ce n’est pas haram ce qu’il pense et s’il n’est pas en train de se faire posséder par Satan.

 Les vacances ? Ce n’est ni pour lui ni pour sa petite soeur. Qui sait ? Peut-être un jour ? Mais ce ne sera pas pour cette année. Ses parents n’en parlent jamais. Lui non plus. Il sait que pour eux, c’est le moment le plus dur de l’année parce que comme chaque année, il faut qu’ils trouvent des solutions. Les parents lui ont fait faire le tour des cousins. Une fois, il a passé deux jours chez des gens qu’il ne connaissait pas ; des amis qui ont bien accepté de les accueillir, lui et sa soeur. Mais il n’en garde pas un bon souvenir parce qu’il s’est beaucoup ennuyé.

 Les vacances ? Ce n’est pas pour ses parents non plus. Parce qu’ils n’auront jamais les moyens d’aller en Tunisie à quatre. Parce ce qu’en Algérie il n’y a pas de vacances. On n’a pas l’habitude. On ne sait pas faire. On ne sait pas s’amuser, partager un repas avec les voisins, chanter ensemble des chansons qu’on connaît, faire de longues balades le long de la plage en lançant des galets le plus loin possible dans la mer ou tout simplement faire la course avec sa sœur sous le regard attendri des parents. Cela n’existe qu’au cinéma ou à l’Etranger.

 La dernière fois qu’il a été au bord de la mer, c’était il y a deux ans avec une collègue à sa maman. La plage était bondée de monde. Les femmes se jetaient à l’eau habillées avec leurs hijabs ou leurs niqabs. Les maris les surveillaient de très près. Leurs garçons étaient en bermudas et les fillettes voilées. Il n’avait pas envie de se baigner. Il trouvait que ça n’allait pas avec le paysage. Ces femmes habillées, barbotant dans l’eau de mer, cela faisait bizarre. Il y avait comme une anomalie. Il sait aussi qu’il n’ira jamais en vacances et que cette année encore l’été va être long et pénible, qu’il y aura des incidents avec ses parents, qu’il se chamaillera avec sa sœur et que tout ce cauchemar prendra fin avec la fin des vacances. N’empêche ! Il sait que le pays est grand, qu’il y a bien sûr d’autres plages, d’autres endroits où passer des vacances mais il n’y pense même pas.

 L’autre soir il a regardé à la télévision en famille un reportage sur l’Algérie fait par une télévision française. Ils ne savaient pas que le pays était aussi beau. A la fin du reportage ils sont restés silencieux un long moment. Le père s’est levé pour aller se coucher. L’enfant l’a entendu murmurer à sa mère : « Tu as vu ce qu’ils en ont fait ces va-nu-pieds ? ». Son sommeil sera encore agité cette nuit.