Ils promettent des lendemains enchanteurs aux jeunes pour les convaincre de rester en Algérie, mais ils aident leurs enfants à étudier dans les plus prestigieuses universités internationales. Et avec quel argent ? Les bourses du ministère de l’Enseignement Supérieur, de Sonatrach et du ministère des Affaires Etrangères, accordées dans l’opacité la plus totale. Pour les « zawalis », il s’agit d’un rêve quasi-inaccessible. Pour les fils et filles des dirigeants, une bourse à Londres ou Paris relève de la formalité. Pour s’en convaincre, Algérie-Focus révèle une short-list de hauts responsables algériens dont les enfants ont bénéficié de bourses d’études de l’Etat en Angleterre et en France.

Et cette liste, même si elle paraît longue, ne représente qu’une infime partie de la réalité. Et pour cause, l’Etat algérien accorde depuis des années un nombre conséquent de bourses d’études à l’étranger. Aucun contrôle crédible n’est effectué pour vérifier si ces bourses sont accordées selon des critères académiques bien déterminés.

– Ahmed Ouyahia : les deux fils de l’ex-Premier ministre, actuellement, chef de cabinet de la Présidence de la République, ont bénéficié de bourses pour suivre un cursus à Londres en Angleterre.

Bouguera Soltani : le fils de l’ex-ministre et leader du parti islamiste le MSP a obtenu une bourse d’Etat en Angleterre, ce pays occidental où les femmes s’habillent de « manière provocante », selon la perception de nos dirigeants.

Abdelamalek Sellal :  les deux filles de l’actuel Premier ministre ont obtenu des bourses pour étudier en Angleterre. Ceci dit, Sellal en sa qualité d’ancien diplomate et ambassadeur en Hongrie, ses filles avaient, selon nos informations, bénéficié de bourses et financements du ministère des Affaires Etrangères.

– Boubekeur Benbouzid : l’ex-ministre de l’Education nationale n’a, lui-même, pas fait confiance à notre université. Preuve en est, il n’a pas empêché sa fille d’obtenir une bourse de l’Etat pour étudier en Angleterre.

– Le général Abderrahim: longtemps chef de région militaire, il a permis à son fils de bénéficier d’une bourse de l’Etat pour étudier à Montréal au Canada.

– Le général-major Mohamed Ghenim: le fils de l’ex secrétaire général du ministère de la Défense a étudié grâce à une bourse de l’Etat en Angleterre.

Le général major Mohamed Zenakhri, chef de région militaire et secrétaire général du ministère de la Défense : il a lui aussi usé de ses relations pour aider son fils a étudier en Europe grâce à une bourse étatique.

– Kamel Rezzag Bara, conseiller à la Présidence de la République : ses deux fils ont obtenu une bourse pour poursuivre leurs études en Angleterre.

Ahmed Benbitour, ex-chef de gouvernement:  sa fille a bénéficié d’une bourse de l’Etat pour étudier à Tunis ensuite en France.

Tahar Hadjar,  ancien recteur de l’université d’Alger et actuel ministre de l’Enseignement Supérieur : son fils et sa fille ont étudié grâce à une bourse à Nice dans le sud de la France.

– Hocine Djoudi, ancien ambassadeur d’Algérie en Espagne et ancien représentant permanent de l’Algérie auprès de l’ONU: son fils, Karim Djoudi, qui deviendra plus tard ministre des Finances, a étudié à Paris grâce une bourse de l’Etat.

– Abdelhamid Temmar, ancien ministre de l’Investissement et ancien ministre de prospective et des statistiques : deux de ses enfants ont étudié en France grâce à des bourses de l’Etat algérien.

Amar Saïdani, secrétaire général du FLN et ancien vice-président de l’APN : sa fille a étudié en Angleterre après avoir obtenu une bourse étatique.

Chérif Rahmani, ancien gouverneur d’Alger, ministre de l’environnement et aussi de l’Industrie : ses deux filles ont bénéficié de deux bourses pour étudier à Paris et Nice.

– Rachid Haraoubia, ex-ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique : son fils a bénéficié d’une bourse pour étudier en Angleterre.

« La Chine, la Jordanie, La France et l’Angleterre » 

Par souci d’objectivité, nous avons contacté la Direction de la coopération et des échanges inter-universitaires, organisme du ministère de l’Enseignement supérieur, qui gère l’attribution des bourses pour la poursuite des études à l’étranger, mais une responsable de cet organisme a refusé de commenter notre liste et les privilèges dont jouissent les enfants des dirigeants politiques. Notre interlocutrice s’est contentée de nous rappeler qu’un « concours annuel est organisé à Alger, Oran et Constantine » pour sélectionner les étudiants devant aller étudier à l’étranger. Cette année, les concours se sont déroulés au cours du mois de mars dernier. Entre 50 et 60 bourses ont été octroyées. A noter que le nombre a beaucoup baissé comparativement aux années 70 et 80. Les étudiants sélectionnés s’envoleront pour « la Jordanie, la Chine, la France et l’Angleterre », affirme la même responsable, selon laquelle  « il faut être major de promotion dans son université et sa filière pour candidater à une bourse d’étude et les filières techniques et scientifiques sont les plus privilégiées ».

Ainsi, si l’on comprend bien, les fils et filles d’Ouyahia, Bouguerra Soltani, Sellal, Chérif Rahmani, Amar Saïdani, Temmar et les généraux Abderrahim ou Mohamed Ghenim ont tous été des « majors de promo » dans leurs filières ou universités ? Si tous nos dirigeants avaient élevé des « majors de promos », pourquoi notre pays demeure encore sous-développé ? Notre interlocutrice nous raccroche au nez et refuse de nous fournir la moindre indication. Il y a donc bel et bien anguille sous roche.

Il est à souligner qu’en Algérie, il n’y a pas que le ministère de l’Enseignement Supérieur qui accorde ses bourses d’études à l’étranger. Sonatrach en accorde aussi pour suivre des cursus à Nice, Aix-en-Provence et Paris en France ainsi que Londres en Angleterre. Mais qui a bénéficié de ces bourses et quels sont les critères de sélection ? A Sonatrach, personne n’a souhaité éclairer notre lanterne. L’opacité perdure depuis des années. Au ministère des Affaires Etrangères, un système de bourses existe aussi pour les enfants des diplomates en poste. Mais comment il fonctionne ? Là encore, motus et bouche cousue.

Les enfants de nos hauts responsables ont parfaitement le droit, au même titre, que les autres Algériens de bénéficier de bourses d’études, mais à condition qu’ils soient soumis aux mêmes critères que les Algériens lambda. Ces privilégiés de la République ont-ils répondu aux normes de l’excellence universitaire et du mérite académique ? Pas si sûr au regard de la banalisation du favoritisme dans les institutions. Les tristes témoignages de jeunes étudiants brillants, exclus de ces concours de bourses, sont légion.

De plus, pourquoi ces dirigeants, dont les enfants ont eu la chance d’étudier dans les meilleures universités françaises et anglaises, ne s’investissent pas pour l’édification d’une véritable université algérienne moderne et conforme aux standards internationaux ? Aujourd’hui encore, les enfants des citoyens ordinaires subissent la vétusté du matériel pédagogique et l’infecte nourriture dans des établissements qui n’ont d’universités que le nom, à l’instar de celles de Soumaâ à Blida, Kharrouba ou Bouzaréah à Alger.

Au Maroc, le Makhzen, tant diabolisé par nos décideurs, adopte depuis de nombreuses années un système transparent : un collège royal à Rabat où les enfants des dignitaires de la monarchie marocaine étudient dans les meilleures conditions. Mais dans ce collège, le monarque marocain choisit aussi les élèves les plus « méritants » du pays, souvent issus de couches défavorisées. Ces élèves suivent, au même titre que les enfants des dignitaires, une formation de qualité susceptible d’aboutir à une formation universitaire prestigieuse dans les meilleures écoles supérieures d’Europe ou des Etats-Unis. Les élèves ordinaires  sont formés avec le prince héritier. Ils débutent, par la suite, leur carrière avec lui. Ce système instauré par Hassan II a doté le Maroc d’une élite éclairée et compétente, alors qu’en Algérie, l’élite est laminée et la kyrielle d’enfants des dirigeants, ayant bénéficié de tous les privilèges, n’a absolument rien apporté au développement de notre pays.

Et les opposants ? 

Et pourtant, nos dirigeants qui ont font profiter leurs enfants des bienfaits de l’enseignement universitaire français et anglais ont pour devoir de bâtir, ici même, un système universitaire digne de ce nom. Ils ont pour devoir d’offrir la meilleure des éducations à leurs compatriotes. Pourquoi ne pas installer l’équivalent d’Oxford à Alger, Oran ou Constantine comme l’ont si bien fait les Emirats Arabes Unis ? Pourquoi ne pas encourager l’implantation d’une université américaine à Alger, Ouargla, Tlemcen ou Annaba pour permettre aux jeunes « zawalis » algériens de se frotter au meilleur enseignement dans le monde ? Des solutions existent bel et bien. Mais nos dirigeants ne s’en soucient guère, leurs enfants  jouissant de la qualité de l’enseignement londonienne et parisienne.

La question se pose également aux « opposants » fort nombreux à scolariser leurs enfants à l’étranger. Ainsi, Saïd Sadi, à titre d’exemple, avait des enfants scolarisés en France au moment du Printemps Noir de Kabylie. Idem pour Abdelaziz Rahabi, ancien ministre de la Communication et aujourd’hui membre actif de la CNLTD, dont les enfants ont étudié en France. Certes, avec leur propre argent et sans l’aide de l’Etat. Toutefois, on ne les entend pas souvent défendre une université algérienne alternative et de qualité. Pourquoi ? Parce que nos opposants aussi n’ont pas connu les misères de Soumâa et Kharrouba…