Oui ! La honte ! Il n’y a pas d’autres mots. Un quotidien national nous apprend que pour obtenir des formulaires administratifs ou acheter des timbres fiscaux, il faut passer par des circuits parallèles. C’est au guichet même de la mairie qu’on vous conseille d’acheter votre formulaire au kiosque d’en face. Idem pour les timbres fiscaux. Et là, ça devient carrément surréaliste.

Une administration où des fonctionnaires véreux font disparaître les imprimés, où on crée la pénurie pour alimenter un circuit parallèle et vendre avec la complicité des kiosques un imprimé gratuit déjà payé par nos impôts, ce n’est plus un service public. Cela porte un autre nom. C’est du racket. C’est une véritable tache à la face de la nation. C’est un sacrilège. Le bruit circulait déjà sur ces pratiques mais cela paraissait tellement invraisemblable qu’on avait fini par croire à une énième rumeur de la rue. Puisque c’est avéré, la loi doit passer non seulement pour punir les responsables avec la plus grande sévérité, mais remonter toute la filière et la démanteler en plein jour. En intervenant immédiatement, le ministère de l’Intérieur enverrait un signal fort à tout le pays.

Autre mauvaise nouvelle : l’administration fiscale chargée du recouvrement des impôts et taxes et de la chasse aux mauvais contribuables, vient de donner d’elle une image terrible. Voilà que dans le saint des saints, on organise un trafic d’une banalité affligeante : faire atterrir les timbres fiscaux dans les kiosques au lieu des bureaux de l’administration fiscale. Des citoyens se présentent aux recettes des impôts pour acheter un timbre fiscal disponible d’ordinaire dans les bureaux de poste aussi, s’entendent répondre qu’il faut s’adresser aux kiosques. Plus grave encore, un timbre de vingt dinars est vendu dix fois son prix ou plus. C’est plus qu’un pied de nez à la loi. C’est plus qu’un bras d’honneur. C’est l’autorité de l’Etat qui est en jeu. C’est la corruption qui prend ouvertement ses quartiers.

Pas besoin d’aller chercher Elliot Ness, ni Colombo. En interrogeant le kiosquier on tire sur la ficelle et on ramène toute la bobine. Le reste, c’est une affaire de nettoyage total et de salubrité publique. Ce sera un nettoyage en surface certes, mais ce serait peut-être le début d’une révolution que nous attendons tous. C’est une question de volonté politique. Nul besoin de chercher à comprendre, ni de prendre des gants. Le crime est flagrant. Les témoins, ce sont les gogos comme vous et moi et en définitive le grand perdant c’est l’Etat. En cédant encore une autre parcelle de son autorité, il donne une image de moins en moins rassurante sur notre avenir.

Nous, on nous a appris que la peur du gendarme est le commencement de la sagesse. Peur au sens de mise en garde et de dissuasion contre les effets de la transgression. Peur au sens de conséquences du non respect de la loi votée démocratiquement. Hélas ! On savait que cette peur-là avait disparu depuis longtemps mais pas encore à ce point.

Bref ! Si maintenant l’Etat est défié publiquement. S’il accepte sans ciller que son administration se fasse violer en plein jour, si les victimes, à savoir le contribuable lui-même, acceptent d’être le gogo dans cette histoire, c’est que le mal est beaucoup plus profond qu’on ne le pense. On comprend mieux pourquoi les obscurantistes se laissent pousser des ailes. On comprend mieux pourquoi les nouveaux califes plastronnent. On comprend mieux pourquoi on lance des fatwas sans vergogne. On comprend mieux pourquoi on peut piller le pays et le quitter par le salon d’honneur. Pourquoi on ne se cache plus pour montrer sa fortune aussi gigantesque que brutale et louche.

Mais de grâce ne faisons plus le rapprochement avec la mafia et ne parlons plus de système mafieux. La mafia a son code, ses règles et son rituel. Ses barons ne donnent pas de leçons de morale. Ils prennent des risques, définissent leurs territoires, ne mélangent pas les genres, respectent la hiérarchie et ne font pas dans le patriotisme. Ils s’assument, sont plutôt du côté du faible, ne fréquentent pas n’importe quel riche, ne se renient jamais et ne balancent jamais à la première baffe. Et puis la mafia ne tolère pas le déshonneur, ne fait pas dans n’importe quel trafic, et supprime ceux qui la déshonorent. Et enfin, elle s’assume en tant que mafia et règne sur son territoire aussi longtemps que la Loi n’arrivera pas à l’en déloger.

Nos mafiosis à nous sont plutôt de piètres amateurs. Ils rackettent les petites gens, les anonymes et les sans-grade. Ils ne s’attaquent pas aux gros bonnets. Ils grattent sur les imprimés et les timbres fiscaux, comme on tire sur une ambulance ou sur un cercueil. Ils salissent l’administration et les pouvoirs publics. Que fait donc l’Etat pour laver son honneur ? Qu’attend-il pour rétablir son autorité déjà largement bafouée. Qu’attend-il pour effacer rapidement cette honte qui rejaillit sur le pays tout entier ?

Aziz Benyahia