Les librairies, et par là l’accès des lecteurs aux ouvrages, est le parent pauvre de la loi-cadre sur le livre, soumise au vote des parlementaires ce lundi 4 mai, regrettent les professionnels du secteur. 

En Algérie, nul ne sait exactement combien le pays compte de librairies. Et pour cause, cette activité ne bénéficie pas d’un statut particulier, le Centre national du régime du commerce enregistre les librairies dans la même catégorie – relativement disparate – que les buralistes, les vendeurs de tabac, de presse, de confiserie et de papeterie (code d’activité 507.203). Une chose est sûre, elles se compteraient sur les doigts d’une main. Il n’existerait, en effet, qu’une trentaine de libraires à proprement parler, l’écrasante majorité étant logée à Alger, indiquent des professionnels du secteur. Autant dire une misère pour le plus grand pays d’Afrique – doté d’une superficie supérieure à 2 millions de mètres carré –  et une population de plus de 39 millions d’habitants, dont 70% sont âgés de moins de 30 ans.

« Le déficit de librairies dans le maillage du territoire est catastrophique », constate, sur un ton grave, Selma Hellal, codirectrice des éditions Barkzah, qui confie recevoir « régulièrement des appels de détresse d’habitants vivant à l’intérieur du pays qui n’arrivent pas à se procurer nos livres ». L’éditrice pointe du doigt un « manque de visibilité du livre » affligeant. En Algérie, peu de librairies, et peu de bibliothèques aussi. « Où sont les espaces dédiés aux livres, les espaces où les enfants peuvent s’évader grâce à la lecture ? », interpelle Selma Hellal.

Un accès égal aux livres

Le ministère de la Culture dit, pourtant, vouloir faire de la distribution du livre l’une de ses priorités. Entre 2000 et 2014, quelques 450 bibliothèques publiques ont été créées dans le pays, a indiqué la directrice de la bibliothèque de la wilaya de Constantine, Wafia Derouaz, en marge de la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur, organisée jeudi 23 avril au palais Ahmed-Bey. Un effort qui traduit « la détermination des pouvoirs publics de généraliser et d’encourager la lecture et de faire rayonner la connaissance », selon cette responsable, citée par l’APS. A noter que la plupart des ces infrastructures ne sont encore qu’au stade de l’équipement.

L’accès égal au livre à travers l’ensemble du territoire national est aussi l’une des promesses de l’avant-projet de loi relatif aux activités et au marché du livre, soumis à l’approbation des députés de l’APN ce lundi 4 mai. Ce projet de loi « ambitionne d’organiser le secteur, de le réguler, de redonner sa place à la librairie, à la distribution », expliquait Rachid Hadj Naceur, directeur du Livre et de la Lecture publique au ministère de la Culture, à l’AFP, en marge de la présentation du texte à l’APN, mardi 28 avril.

Dans ce sens, l’article 27 du projet de loi oblige les institutions publiques, collectivités locales ou établissement publics à acquérir leur livres auprès des librairies situées dans la « wilaya d’implantation de l’entité publique auteur de la commande ». « Ce n’est pas le cas aujourd’hui, les établissements publics se fournissent habituellement chez les importateurs », souligne Ali Bey, directeur de la libraire « Tiers monde » à Alger, qui se félicite que cette recommandation, issue des premières assises sur le livre en Algérie, organisées en 2003, ait été retenue par le ministère de la Culture dans son avant-projet de loi.

Autre disposition saluée par les professionnels du livre : la « généralisation de la lecture de livres dans les établissements d’enseignement primaire, moyen et secondaire » (article 47). « Les lecteurs avérés nous le disent, la proximité avec les livres, dès le plus jeune âge, est déterminante », insiste Selma Hellal.

La première bibliothèque virtuelle en Algérie

Malgré tout, ces dispositions ne suffisent pas à rapprocher les Algériens des livres, ni à les encourager à ouvrir des librairies, déplorent les professionnels du secteur. Si l’avant-projet de loi est adopté ce lundi, l’ouverture d’une librairie sera désormais soumise à une autorisation au préalable du ministère de la Culture. Un « dérapage antidémocratique », pour les libraires de la capitale.

Ils espéraient également un coup de pouce étatique plus franc aux librairies, qui demeure une branche d’investissement risquée, du point de vue rentabilité. « Il n’est pas normal que les manuels scolaires ne soient vendus que dans les écoles. À l’étranger, les manuels scolaires représentent en moyenne 30% du chiffre d’affaires des libraires. Comme on est sûr de les vendre, ça nous permettrait de respirer et de vendre d’autres genres de littérature, comme la poésie », estime Ali Bey. Il poursuit : « En s’approvisionnant directement dans les librairies, les enfants seraient ainsi habitués à fréquenter ces espaces. On formerait ainsi les lecteurs de demain. De nos jours, les écoles ne les emmènent dans les librairies que deux fois par an, le 16 avril (ndlr l’hommage annuel à Abdelhamid Ben Badis) et le 1er novembre (ndlr célébrations annuelles du début de la Révolution algérienne) ».

Si le vote à l’APN ne venait pas aboutir à la révolution législative tant attendue par l’industrie du livre, la révolution numérique est, elle, déjà en marche. La première bibliothèque virtuelle algérienne vient de naître. Son nom : Jumia. Un détaillant en ligne africain, lancé en 2012, déjà présent au Nigéria, au Maroc, en Côte d’Ivoire et en Egypte. La filiale algérienne de cette start-up a été lancée il y a tout juste deux mois. Le principe est simple : les consommateurs passent commande en ligne et payent en liquide au moment de la livraison puisque l’Algérie ne permet pas encore l’e-paiement. « Cela règle aussi le problème de confiance », glisse la responsable du service clients. Elle précise : « La livraison coûte 300 DA et est gratuite au-delà de 3.000 DA d’achat. Le tarif est le même pour toutes les wilayas. La commande est livrée sous maximum 10 jours ». Deux mois à peine après le lancement de la plate-forme, le succès est au rendez-vous. La jeune équipe enregistre une « vingtaine de commandes de livre par jour en semaine », et une « centaine les week-end », pour « très peu de désistement ». Pour l’heure, le catalogue n’est pas particulièrement épais. Le site de vente en ligne propose 54 ouvrages, essentiellement des romans francophones. Jumia.dz devrait élargir son offre dès la rentrée prochaine, explique le directeur de la filiale algérienne, Mohamed Touil, qui ambitionne de faire du site internet « la plus grande grande librairie du pays ».

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