Alors que le projet de loi-cadre sur le livre sera soumis au vote à l’APN lundi 4 mai, les professionnels du secteur oscillent entre prudence et inquiétude. Faut-il craindre le projet de loi sur le livre, initié par le ministère de la Culture ? Décryptage.

Douze ans après les premières assises nationales du Livre, l’Algérie s’apprête à se doter d’une loi-cadre, dont l’objectif affiché est de réguler et assainir un champ professionnel, géré jusque-là au petit bonheur la chance. Sous la houlette de Khalida Toumi, puis de son successeur, Nadia Labidi, le ministère de la Culture promet une révolution de l’industrie du livre : remodeler, en profondeur, l’ensemble de la chaîne, de la production, de l’édition en passant par l’impression, la commercialisation et la promotion des ouvrages.

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L’heure n’est plus au rassemblement mais à la quasi rupture. Les professionnels du secteur dénoncent d’abord un vote en catimini d’un texte, dont ils disent ignorer l’intégralité du contenu. En effet, le projet de loi sur le Livre, adopté par le Conseil des ministres le 29 octobre 2013 et déposé à l’APN, il y a 18 mois, a été amendé de manière significative. Sur les 62 articles initiaux, 36 ont été modifiés dans le fond et huit dans la forme, trois articles ont été ajoutés, six supprimés, selon le rapport préliminaire de la commission parlementaire, cité par l’APS. « Légiférer un domaine sans consulter en amont les professionnels intéressés, c’est incompréhensible », déplore Selma Hellal, codirectrice des éditions Barzakh.

Vote en catimini

Sur la défensive, les éditeurs algériens redoutent que la loi-cadre relative au livre, dont les grandes lignes sont sorties dans la presse en 2013, ne consacre une dérive anti-démocratique. « On a voulu croire à l’argumentaire des autorités, qui disaient vouloir apporter de la discipline là où il n’y en avait pas forcément. Ensemble, on aurait pu éviter une formulation moins tendancieuse. La version de la loi que j’ai pu consulter l’an passé rend possible des dérapages anti-démocratiques et peut se retourner contre nous », s’inquiète Selma Hellal, avant de s’interroger sur les intentions du gouvernement : « Sans crier tout de suite à l’autoritarisme, on peut réfléchir à la stratégie politique derrière ce texte législatif ». Le ministère de la Culture, qui se targuait de vouloir, par une loi-cadre, protéger la littérature algérienne des fossoyeurs de la liberté, en tête desquels les prédicateurs islamistes utilisant leur plume pour faire l’apologie du terrorisme, cherche-t-il en réalité à museler les auteurs algériens ?

Nous avons essayé de poser la question à Rachid Hadj Naceur, directeur du Livre et de la Lecture publique au ministère de la Culture, mais en vain. Sourd à nos appels, ce cadre du ministère a toutefois défendu que ce projet de loi ne prévoit « aucune censure » et « aucune restriction importante », dans une récente déclaration à l’AFP.

« Liberticide »

Un point de vue qui ne fait pas l’unanimité. À l’approche du vote, la loi-cadre sur le livre est la cible de critiques de toutes parts. « Sur le fond et la forme, ce projet de loi est liberticide. Cette loi n’est pas faite pour réglementer le marché du livre, mais pour l’encadrer, voire le réprimer », assène Lazhari Labter, fondateur de la maison d’édition Labter, pour qui ce dispositif législatif introduit une dangereuse « caporalisation de la profession et des esprits en Algérie ». Il « réduit les libertés reconnues par la constitution algérienne et bureaucratise l’édition », abonde Samia Brahimi, députée islamiste de l’Alliance de l’Algérie verte, citée par l’AFP.

Pour étayer leurs propos, les détracteurs du projet de loi pointent généralement du doigt l’article 10 chapitre II. Ce dernier stipule que les activités d’édition, d’impression et d’importation de livres ainsi que l’organisation de salons et foires littéraires supposent une autorisation accordée au préalable par le ministère de la Culture, sous peine de se voir affliger une amende allant de 1.000 à 20.000 DA. Une « aberration », dénonce Lazhari Labter. « Comment peut-on envisager une amende pour une activité de l’esprit ? En imposant un contrôle a priori des ouvrages, le pouvoir nous fait revenir au temps de l’Inquisition « , s’indigne l’ex-journaliste. Dans un communiqué repris par l’APS, l’Organisation syndicale des éditeurs du livre (ONEL) a fustigé un article de loi qui « constitue une répression des libertés de manière générale ». « J’organise une vente-dédicace tous les samedi. Est-ce que ça veut dire qu’à chaque fois je vais devoir demander une autorisation au ministère de la Culture ? », persifle Ali Bey, directeur de la libraire « Tiers monde » à Alger.

Ce dernier reproche aux rédacteurs du projet de loi d’avoir prévu des articles, qui, en l’état, ne sont pas « applicables » en Algérie. Le libraire cite notamment l’article 29, qui instaure un « prix unique du livre ». Autrement dit, un lecteur algérien, qu’il se trouve à Alger ou Adrar, est censé pouvoir acheter un même livre au même prix. « En ce qui concerne les livres produits et édités en Algérie, c’est déjà le cas. L’éditeur fixe un prix de base auquel le libraire ajoute sa marge, de l’ordre de 30% du coût. Mais, en ce qui concerne les livres importés, c’est impossible », affirme Ali Bey. Un importateur répercute sur le prix du livre les charges qu’il paye, or le niveau de ces charges varie d’un importateur à un autre, explique ce libraire.

C’est avec un ton fébrile, teinté de colère, pour certains, d’amertume, pour d’autres, que des professionnels du marché du livre disent espérer un sursaut des députés algériens. Les élus de la nation sont appelés, lundi 4, mai à se prononcer sur le projet de loi « relatif aux activités et marché du livre ». « J’appelle nos députés à ne pas approuver cette loi, mais je ne me fais pas beaucoup d’illusions », lâche Lazhari Labter.