En marginalisant le rôle de l’architecte dans la réalisation de logements sociaux et bâtiments publics, l’Etat algérien permet des dérives dangereuses, alerte le Syndicat national des algériens agréés (SYNAA).

Se loger, une obsession algérienne. Mais à quel prix ? Selon une étude commandée par le Syndicat national des algériens agréés, le contrôle et suivi qualité de la réalisation d’un logement coûte 152 DA par mois. Un tarif dérisoire, inchangé depuis 2001. « Si l’on tient compte de l’évaluation et de l’inflation, le suivi d’un logement coûte en réalité 3.600 DA par mois. L’architecte est donc rétribué 20% du prix réel du suivi d’un logement seulement », a affirmé Hasna Hadjilah, secrétaire générale du syndicat, en marge du 3è congrès national du SYNAA, organisé jeudi 21 mai au complexe Kiffan-Club d’Alger.

Advertisement

Il s’agit pourtant d’un volet essentiel de la réalisation d’un logement ou d’un bâtiment, surtout qu’une partie du pays est sujette à des secousses sismiques. « Le contrôle et suivi est la deuxième mission confiée à l’architecte. Elle couvre plusieurs aspects, dont la conformité de la réalisation au plan, la vérification des dépenses, des outils utilisés et du travail des manœuvres », souligne Hasna Hadjilah.

Contre une sous-évaluation de leur travail, les architectes algériens se rebiffent. Après avoir interpellé par courrier le ministère de l’Habitat et le Premier ministère, en vain, ils ont mis en ligne une pétition sur le site Internet du syndicat pour exiger la révision du barème de rémunération du suivi et contrôle des travaux, régi par l’arrêté interministériel n°17 du 15 mai 1988, modifié en 2001. Elle a déjà été signée par quelques 700 membres de la corporation, indique le SYNAA.

Dépassements

Plus qu’un manque à gagner pour les professionnels du bâtiment, cette politique de rémunération au rabais entraîne des dérives inquiétantes dans la réalisation de travaux publics, avertissent les architectes syndiqués. « L’Etat algérien fait semblant de contracter avec des opérateurs privés qui font semblant d’assurer le contrôle suivi. D’après la loi 94-07, l’architecte joue un rôle social et économique, il est garant de l’intérêt public. Mais en Algérie, on le réduit au rôle de simple technicien. Si on écarte l’architecte du contrôle et suivi, on permet donc toute somme sorte de dépassements, y compris les surfacturations et la corruption », craint Hasna Hadjilah.

Ces architectes algériens sont d’autant plus pessimistes que la cadence de construction devrait être maintenue durant le 4è mandat. Ainsi, lors de sa visite au 18è salon international du bâtiment, des matériaux de construction et des travaux publics « Batimatec 2015 », le ministre de l’Habitat, de l’Urbanisme et de la Ville, Abdelmadjid Tebboune avait annoncé le 6 mai dernier que la réalisation de 32.000 nouveaux logements AADL étaient en négociation. Ceux-là comptent parmi les 86.000 appartements de type location-vente que le Président Abdelaziz Bouteflika s’est engagé à construire durant son 4è mandat. Au total, le programme d’action 2015-2019 prévoit la livraison de 1,6 millions de logements.

Le « coût social » des cités-dortoirs

Pour le Syndicat national des algériens agréés (SYNAA), il n’y a pas lieu de se réjouir car en construisant dans la précipitation, sans, néanmoins, répondre à la forte demande, l’Etat algérien continue de sacrifier la qualité de l’habitat et le bien-être des locataires. « Bien-faire n’est pas antinomique de faire vite. L’urgence est le prétexte invoqué par l’Etat algérien pour justifier l’irresponsabilité des parties prenantes et les marchés de gré à gré. C’est malheureusement notre mode de fonctionnement depuis 1962. Mais en sacrifiant la qualité de la construction au profit de l’urgence de réalisation a-t-on seulement répondu à l’urgence ? », interpelle Achour Mihoubi, président du SYNAA.

Depuis près de 15 ans, l’Algérie construit beaucoup, les cités-dortoirs poussent comme des champignons. Mais le plan gouvernemental de relogement, qui vise l’éradication des bidonvilles, ne repose sur aucune vision à long terme, déplore le SYNAA. Le développement démesuré et sans cohérence des communes périphériques des pôles urbains algériens aura un « coût social », avertit Achour Mihoubi. À ses côtés, la secrétaire générale du syndicat ne cache pas non plus ses inquiétudes. « On est en train de préparer la guerre civile de demain. C’est sur le terreau de la pauvreté et dans des lieux d’habitations vétustes et privés d’équipements publics les plus élémentaires que le terrorisme naît », alerte Hasna Hadjilah, qui reproche aux pouvoirs publics d’avoir placé l’architecte sous la coupe d’entreprises de réalisation, notamment étrangères. Des entreprises de bâtiment critiquées par une partie de la corporation pour appliquer des modèles de construction, contestés à l’étranger.