Pour la première fois de sa longue histoire, Dar Abdeltif livre une partie de ses secrets dans un ouvrage fouillé et joliment illustré, réalisé par l’une des descendantes de la famille propriétaire de cette villa, érigée au rang de patrimoine national.

Miraculée. Ni les siècles, ni les invasions, ni la décennie noire, ni les secousses sismiques n’auront ébranlé Dar Abdeltif. Mystérieuse aussi. Nichée sur une colline, en contre-bas de l’esplanade Riad el Feth et surplombant le Musée national des beaux-arts, la villa Dar Abdeltif domine discrètement la baie d’Alger. Bien que baignée par une douce lumière printanière, la villa aux arcanes est à première vue froide. Elle se dresse, là, élégante mais sobre, presque sans âme. Elle ne s’égaye qu’à certains moments. Loin de l’effervescence qui règne continuellement aux abords de son pendant italien, la villa Médicis, et espagnol, la Casa Vélasquez. « Lorsqu’ont démarré les travaux de restauration en 2005, on était tellement préoccupé par remettre en état ce bâtiment qu’on a oublié de lui insuffler de la vie », regrette, derrière ses lunettes rectangulaires, Dalila Mohamed-Orfali, directrice du Musée national des beaux-arts. Elle déplore, dans le même temps, l’absence d’indications sur l’histoire de ce bijou architectural, qui n’en facilite pas la visite.

Prisée par les artistes étrangers

Le patio de la villa Dar Abdeltif à Alger.
Le patio de la villa Dar Abdeltif à Alger.

Méconnue du grand public, l’histoire de Dar Abdeltif est pour la première fois contée dans un ouvrage éponyme, édité par al Bayazin. Réalisé par Mounjia Abdeltif, l’une des descendantes du dernier acquéreur de cette villa, ce livre retrace la vie de cet espace, de sa construction aux alentours de la fin du 17è siècle à sa réhabilitation en 2005. Tour à tour, résidence de villégiature, centre de convalescence de la légion étrangère de l’armée coloniale, maison des artistes européens contemporains, Dar Abdeltif a connu plusieurs vies et usages. Depuis la fin des travaux de restauration, elle abrite de expositions et des ateliers artistiques, parfois des concerts. L’Agence algérienne de rayonnement culturel (AARC) a pris ses quartiers au premier étage. « Dar Abdeltif fait partie du patrimoine national, c’est la maison de tous les Algériens », glisse Mounjia Abdeltif.

« La maison de tous les Algériens »

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La villa Dar Abdeltif a été construite vraisemblablement à la fin du 17è siècle.

Plus qu’un livre d’histoire, l’ex-enseignante de l’Ecole Polytechnique d’Architecture et d’Urbanisme (EPAU) publie un document riche en croquis exposant les détails de l’édification de ce lieu, classé patrimoine national en 1967. On y apprend ainsi que la villa Dar Abdeltif est le fruit d’un mariage de styles architecturaux atypiques, reflet de l’histoire algérienne. À l’entrée, la partie la plus récente, l’extension réalisée sous l’ère coloniale. Derrière, le jardin verdoyant qui laisse entrevoir des bribes de mer Méditerranée. Une fois dans le patio bordé d’arcanes et de mosaïque, la villa ottomane se laisse admirer.

Miraculée, mystérieuse et intemporelle. Encore au 21è siècle, la villa Dar Abdeltif fait l’unanimité auprès des architectes, admiratifs d’un « équilibre spatial qui permet aux visiteurs de s’y sentir bien, en harmonie ». « Elle a les orientations qu’il faut, les proportions qu’il faut. Dar Abdeltif est la maison de tous, au sens où chacun peut s’y sentir « , salue Hassna Hadjila, secrétaire générale du Syndicat national des architectes agréés algériens (SYNAA).

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Extrait de l’ouvrage de Mounjia Abdeltif.

Bien que Mounjia Abdeltif ait produit un travail de documentation et de recherche remarquable, Dar Abdeltif n’a pas encore révélé tous ses secrets, reconnaît l’auteure. On ne connaît ainsi toujours pas l’âge exact de cette villa, dont on a retrouvé un acte administratif, datant de 1715, laissant penser que la maison a certainement été bâtie à partir de la fin du 17è siècle.

Il aura donc fallu attendre l’année 2015 pour qu’un livre revienne sur l’histoire de ce bijou architectural. Une attente interminable qui fait écho à la longue et douloureuse réappropriation par les Algériens du patrimoine dans lequel ils sont immergés.

« Dar Abdeltif », Mounjia Abdelatif, éditions al Bayazin, 124 pages, 1300 da.

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