Taâwint Guiddou (la fontaine du singe en kabyle), une source à l’eau limpide et glaciale située au pied du majestueux Djurdjura, à la sortie du hameau éponyme, dans la commune d’Aït Bouaddou, au sud-est de la wilaya de Tizi-Ouzou, en haute Kabylie. C’est là où l’on doit abandonner son véhicule pour entamer sa randonnée pédestre vers Tamda Agoulmime, le fameux lac sis au sommet de cette partie de l’imposant mont de Kabylie.

En milieu de journée de ce premier vendredi de juin 2015, l’astre du jour est à son zénith. Ses dards brûlants ont déjà fait fuir presque tout le monde. Seuls trois montagnards, un berger derrière son troupeau, muni d’une faux, et deux jeunes portant un sac à dos chacun, osent défier cette chaleur suffocante.

L’ininterrompue mélodie des oiseaux et des singes

« Pour vous rendre à Tamda, vous feriez mieux de suivre le chemin là haut. Il est plus praticable et moins dur que celui longeant la rivière. Vous allez juste souffrir un peu au début avec cette côte abrupte », suggère-t-il, en montrant du doigt un chemin quasi vertical sur le versant de la montagne, avant de continuer sa route vers la rivière. En suivant le conseil du berger, nous entamons l’escalade. Quelques dizaines de mètres plus haut, nous croisons une colonie de singes. C’est à croire que ces primates surveillent la fontaine en contrebas, qui leur est dédiée. Au bout d’une demie heure d’escalade très pénible, le chemin devient moins brutal, voire plat par endroits. Un peu plus loin, nous rencontrons le premier randonneur sur notre chemin. « Tamda est-elle encore loin d’ici? », lui demande-t-on. «Il est 14h. Je suis descendu de là bas il y a exactement une heure. Donc avec la montée, vous en avez encore pour une heure et demie au moins », rétorque le costaud quadragénaire. Une réponse décourageante pour deux amateurs randonneurs qui traînent péniblement les pieds. Nous continuons quand même la marche.
agoulmim
Soudainement, le bruit de ce qui s’apparente à un canon à eau rompt le calme ambiant et vient se joindre à l’ininterrompue mélodie des oiseaux et des singes. Au détour de quelques imposants rochers, nous apercevons un puissant jet d’eau qui s’échappe d’une conduite d’eau métallique. Sur place, l’effet de l’eau qui sort d’une ouverture de quelques centimètres de diamètre perforée sur ce conduit métallique est visible sur les rochers environnants, noircis au terme de plusieurs années de réactions chimiques. Nous saurons plus tard auprès d’habitants d’Aït Bouadou que cette conduite a été ralisée par les villageois durant les années 1980. « C’est le fruit d’un bénévolat des villageois indépendamment des autorités. Nous avons côtisé l’argent nécessaire à l’achat des conduites et nous avons travaillé volontairement plusieurs semaines durant pour alimenter nos villages en eau à partir d’une source en contrebas d’Agoulmime », affirme Hamid, un habitant du hameau Taâwint Guiddou, avec fierté. En continuant la randonnée, nous faisons la rencontre de familles entières, hommes, femmes et enfants, sur leur chemin de retour en ce milieu d’après-midi. Les habitués des lieux se rendent au lac, très tôt le matin, pour y passer une bonne partie de la journée et rentrer un peu tôt, avant la tombée de la nuit, étant donné que le chemin est rocailleux et escarpé.

Les dernières centaines de mètres avant d’arriver au lac Agoulmime sont presque aussi abruptes et rudes que les premières. Plusieurs dizaines de randonneurs se dirigent vers le versant gauche de la montagne. « Ce sont des habitants des villages limitrophe relevant de la wilaya de Bouira. En suivant le chemin qu’ils empruntent l’on peut arriver à Tikjda », explique-t-on.

Les quatre bergers… 

En atteignant la colline qui domine le lac, le panorama coupe le souffle. Entouré de colline verdoyantes, Agoulmime s’adosse, du côté haut, sur un imposant rocher d’où il tire son eau, suite à la fonte de la neige. De son côté bas à son embouchure sur la rivière, des gabillons retiennent l’eau du lac et le préserve des risques d’éboulement. Tout autour du plan d’eau, aux abords du lac, à moitié séché, des familles ou des groupes d’amis pique-niquent. Une douzaine de jeunes, dont la moitié sont des filles et le reste des garçons, jouent au foot. « Nous sommes tous des étudiants à Tizi-Ouzou. Nous sommes des Ouadhias, et nous sommes venus ici pour nous détendre entre amis et oublier un peu les études et le stress des examens », affirme une jeune fille, la vingtaine, toute joyeuse. Sur les collines entourant le lac, quelques poches de neige, vestige d’un hiver récent, servent de réfrigérateur aux amateurs de bières qui se sont donnés la peine de les porter, des heures durant, tout le long de leur randonnée. Des troupeaux d’ovins paissent paisiblement sur l’étendue d’herbe verte, toute fraîche, aux abords immédiats du lac. Quelques bœufs et vaches ne se privent pas d’un bain rafraîchissant en se jetant carrément dans le lac ou en le traversant.

agoulmim2

Vers 16h, presque tout le monde est parti. Il n’y reste que quatre bergers. « Ils vont passer la nuit ici. Généralement, chaque jour, il y a quelques bergers qui viennent s’assurer que les bêtes sont toutes là et qu’elles n’ont rien. On fait ça à tour de rôle, durant toute la période de transhumance qui commence au printemps et qui ne se termine qu’avec l’arrivée de l’hiver. Lorsque les vaches commencent à sentir le froid, elles descendent et s’approchent du village d’elles-mêmes. Dès qu’elles ne supportent plus les températures glaciales, elles rentrent carrément chez leurs propriétaires », explique Rabah, un jeune berger qui a fait le tour du troupeau appartenant à tous les habitants de son village, Taâwint Guiddou.

Depuis l’avènement du terrorisme islamiste, il n’y a pratiquement plus personne qui s’aventure à y passer la nuit. Quoique ces dernières années, avec l’amélioration de la situation sécuritaire, quelques bergers le font, les personnes interrogées s’accordent à dire que ce n’est plus comme avant. « Durant les années 1980, des centaines de touristes, nationaux et étrangers, y viennent camper durant une bonne partie de l’été. Depuis le début des années 1990, c’est devenu un no man’s land », regrette un quinquagénaire, habitué des lieux. Il se réjouit, toutefois, du retour progressif à la normale ces dernières années.

Notez cet article