La route menant de Filfila, sur la côte est de la wilaya de Skikda, vers Annaba, est déserte en ce début de matinée du lundi 15 juin 2015. Hormis un petit tronçon dégradé au début, la chaussée est en très bon état. Plus on se dirige vers l’Est, plus le CW 21 s’éloigne de la côte et s’enfonce dans le maquis. Au bout de quelques dizaines de minutes, on entame une descente et le chemin vire vers la Méditerranée. Au milieu d’une végétation luxuriante, composée de chênes lièges et différentes sortes d’arbustes, l’air est pure. La brise mêlant pureté de la forêt et humidité de la mer est rafraîchissante. A certains endroits, on aperçoit la Grande Bleue. Le long de ces paysages féeriques, on croise des troupeaux d’ovins. L’élevage est visiblement très répandu dans la région.

C’est à la limite de la plaine de Guerbes que la route est le plus proche de la côte. Sur le rivage, l’épave d’un bateau de transport de marchandises, ayant vraisemblablement échoué depuis plusieurs années, est toujours là. D’ici, la route reprend sensiblement sa distance avec la mer pour s’engouffrer vers le Sud. Sur le côté droit, une dense forêt contraste parfaitement avec la vaste plaine de pâturage et de diverses cultures. Des étangs, parsemés çà et là, témoignent du caractère humide de la zone. En virant vers l’Est, on enjambe un oued abondant aux alentours du lieudit Ben Azzouz.

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Chetaïbi, le paradis déshérité

A l’entrée de Chtaïbi, une commune côtière située à une soixantaine de kilomètres à l’extrême Ouest d’Annaba, deux jeunes hommes sont installés sur un banc au niveau de l’arrêt de bus. Interrogés sur la direction à prendre pour se rendre à Annaba par le littoral, les deux habitants de Chtaïbi indiquent qu’il n’y a pas de route le long de la côte et qu’il faut faire demi-tour et transiter par la localité de Berrahal, sur la RN44. « Si vous voulez, nous pouvons vous guider. Nous aussi voulons nous rendre à Berrahal. Si vous ne voyez pas d’inconvénients, nous vous accompagnerons », répondent-ils. En cours de route, on apprend auprès du plus jeune, la vingtaine, qu’il fait ce déplacement sur une trentaine de kilomètre juste pour…passer son permis de conduire. « A Chetaïbi, il n’y a rien. Même pas une auto-école. Il y a juste trois établissements scolaires et une structure de santé. Les plus chanceux y gagnent leur vie en travaillant chez les pêcheurs installés au petit port ou en exerçant de petits commerces durant la saison estivale. Le tout entouré de constructions illicites occupées par des individus que personne ne sait de quelle région du pays viennent-ils », déplore-t-il.

Chetaïbi

Les deux habitants de Chetaïbi relèvent que le sous-développement de leur commune est paradoxal avec les potentialités touristiques inestimables qu’elle recèle. « Nos plages sont magnifiques. Elles sont plus larges et plus propres que celle d’Annaba. Mais malheureusement, notre commune est dépourvue d’infrastructures d’accueil et de loisirs. Les estivants qui viennent ici, notamment de Biskra, recourent à la location chez les particuliers qui louent leurs maisons durant l’été afin de subvenir à leurs besoins», affirme le candidat au permis de conduire. Son compagnon, la trentaine, soupçonne une volonté de sabotage de Chtaïbi au profit d’Annaba, sous le lobbying de la puissante mafia locale. « S’il n’y pas de route carrossable reliant directement notre commune au chef-lieu de wilaya, le long du littoral, c’est parce qu’il y a un blocage. La mafia politico-financière qui règne en maître à Annaba veille rigoureusement sur ses intérêts. De crainte de voir ses recettes engrangées par les établissements hôteliers et commerciaux qu’elle détient à Annaba chuter, elle exerce un lobbying puissant pour maintenir les choses en l’état, afin d’éviter un exode des estivants vers notre région. D’ailleurs des rumeurs insistantes avaient fait état de la volonté du défunt wali de relancer ce projet, mais on avait tout fait pour l’en empêcher. Ces barons se démènent comme de beaux diables pour que Chtaïbi reste enclavée et déshéritée et que Annaba, où leur business est florissant, demeure la principale destination touristique », estime-t-il.

Le sous-developpement de Chetaïbi fait de la majorité de ses habitants des chômeurs. C’est le cas de nos deux accompagnateurs. Désespéres, les jeunes de cette localité font tout pour récolter la somme nécessaire à une « harga ». Leur rêve est de pouvoir, un jour, mettre les pieds en Sardaigne. Distante de quelques 300 kms seulement de l’île italienne,  Chetaïbi est l’un de ces points noirs de la côte du pays en matière de “harga” pour l’autre rive de la Méditerranée. « Récemment, on a intercepté un groupe de harragas qui étais partis de nos côte. L’un d’eux est notre ami. Le pauvre a dû payer 20 millions de centimes aux passeurs. Il a quand même réussi à apercevoir la Sardaigne depuis la mer », témoignent-ils, avec ironie mais non sans compassion, tout en affirmant que beaucoup de jeunes sont tentés par la traversée clandestine. « Si ce n’était la contrainte de l’argent, tout le monde tenterait sa chance pour l’Italie », soulignent-t-ils, tout souriants.

De Berrahal à Annaba, la circulation est très fluide sur la RN 44. Au bout d’environs une demi-heure, on atteint la grande métropole de l’Est. A l’entrée, les visiteurs sont accueillis par des joyaux architecturaux. Le campus universitaire de Sidi Achour et la basilique Saint Augustin. Perchée sur une colline qui domine la plaine et la ville, la cathédrale est bien conservée. Ayant résisté au poids des siècles et survécu aux différentes invasions, elle veille inlassablement sur l’antique Hippone.

« Bône la coquette »

Dès que l’on pénètre dans le périmètre urbain, on sombre dans des embouteillages infernaux. Les rues de la ville n’arrivent visiblement plus à contenir le flux torrentiel de véhicules. On a l’impression que le nombre de taxis dépasse celui des particuliers. Les véhicules jaunes envahissent les lieux et vont dans toutes les directions. Seuls les bouchons mettent un terme à leur empressement. Des policiers, déployés pratiquement au niveau de chaque intersection, peinent à réguler la circulation.

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La beauté de la vieille ville de l’ex-Bône fait oublier le calvaire de la circulation. Cette partie garde soigneusement son identité héritée de l’ère coloniale. Tant par l’appellation courante des lieux que par le legs architectural. En milieu de matinée, le Cours de la Révolution grouille de monde. Hommes, femmes et enfants s’abritent des morsures du soleil à l’ombre des ficus centenaires qui ornent la vaste allée rectangulaire. Qui s’attablent autour de boissons rafraîchissantes et de glaces, qui se rafraîchissent simplement sur des bancs ombragés.

Ici, nombre de personnes abordées réfutent le qualificatif de Annabi. « Nous sommes bônois. Il y a une différence. Les Bônois sont les habitants dont les arrières grands-parents sont nés ici. Ils occupent les immeubles de l’ancienne ville. Les Annabis, sont ceux venus d’ailleurs et qui occupent les nouveaux quartiers de la ville ou sa périphérie », souligne un quadragénaire. Les Bônois s’estiment lésés en matière de relogement au profit des nouveaux arrivants, habitant les quartiers anarchiques. « Je suis né ici en 1975. J’ai trois frères. Nous sommes tous mariés et avons des enfants. A l’exception du plus jeune parti à l’étranger, nous vivons tous, dans le même appartement. Mon grand-père y est né également dans les années 1930. Il est le seul à avoir bénéficié d’un logement, il y a juste quatre ou cinq ans, une année avant sa mort. Mais nous prenons notre mal en patience. Notre culture ne nous permet pas d’habiter dans des bidonvilles. Il y va de notre dignité », affirme le quadragénaire. Les Bônois regrettent aussi l’extension anarchique de la ville dont l’agressivité urbanistique et l’insalubrité contraste avec la coquette vieille ville. Les ordures jonchant les alentours immédiats de la direction de wilaya ainsi que la maison de l’environnement attestent de ce constat. Pis, une décharge se consume en plein jour d’été juste à côté de ces deux institutions symboliques.

Ras El Hamra, le cap envoûtant

On fuit la fébrilité urbaine et le gâchis urbanistique d’Annaba et on se dirige vers le front de mer. Ras El Hamra, sur la côte Ouest, est réputée être l’une des meilleures stations balnéaire d’Algérie. La route à double-voie dans les deux sens longeant le littoral offre un paysage féérique aux automobilistes venus surtout des wilayas de l’est du pays. Constantine, Souk Ahras, Guelma et Biskra sont les immatriculations les plus répandues. Quelques véhicules sont immatriculés à Alger. Tout au long de la dizaine de kilomètres séparant le Front de mer de la ville du Cap de Garde (Ras El Hamra), des complexes touristiques, hôtels, campings et centres de repos, aussi flamboyant et attirant les uns que les autres, séduisent les visiteurs. Ce ne sont pas encore les grandes vacances et pourtant leurs parkings ne sont pas du tout déserts. A des endroits de cette route sinueuse et grimpante offrant des panoramas sur la mer, la ville et la baie d’Annaba, de nombreux automobilistes y stationnent pour admirer cette vue paradisiaque. Parmi eux, beaucoup de jeunes couples. Les estivants sont encore plus nombreux au cul de sac du Cap de Garde.

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La petite esplanade bitumée fait office de parking. Un fourgon aménagé en restaurant ambulant offre ses services, en permanence durant tout l’été au visiteur. Son propriétaire ne passe pas quelques petites minutes sur sa chaise à l’ombre du véhicule sans qu’un visiteur ne vienne interrompre sa sieste en ce milieu d’après-midi. « Et ce n’est pas encore le soir », se réjouit-il. « En début de soirée, vous ne trouverez pas où mettre les pieds », affirme-t-il. Un magnifique phare surplombe le cap d’en face. L’ouvrage est cerné par une bâtisse d’apparence récente. « C’est une caserne de la marine nationale », indique un quinquagénaire de la région. « La lumière du phare est très puissante. La nuit, elle est visible à des kilomètres dans la mer. Son faisceau permet de voir des poissons dans l’eau. C’est grâce à lui que beaucoup de groupe de harragas ont été découverts et interceptés », note-t-il. Ras El Hamra attire des visiteurs de partout. Mais à ne pas confondre, comme le précise le restaurateur itinéraire bônois, avec ‘Chems El Hamra’, le célèbre cabaret chanté par des stars du raï, situé à un jet de pierre du phare. Au pied du cap, la vue est époustouflante sur la ville et la baie de Annaba. A l’horizon l’on aperçoit une plage interminable. « C’est la côte d’El Kala », indique-t-on. Une autre ville de l’Est qui fait rêver tout comme Bône la coquette.