TO GO WITH STORY BY KAOUTHER LARBITunisians pray at the "Nouzha" mosque on August 11, 2011 in Ariana near Tunis. Every day after the iftar, a single meal break of fasting, mosques gleaming fill and spill over into the streets for the "tarawih" prayers, not mandatory but diligently performed until the 27th day of Ramadan, which commemorates for Muslims the beginning of the revelation of the Quran to the Prophet Muhammad by the archangel Gabriel. AFP PHOTO / FETHI BELAID

Vingt deux morts et des dizaines de blessés pour la seule journée d’hier mercredi 8 juillet 2015 à la suite d’affrontements intercommunautaires. Cela s’est passé chez nous, dans le M’zab, loin d’Alger. Une après-midi de chien par un temps de juillet. Le ramadhan entame son dernier virage. Les mosquées font le plein comme tous les soirs pour la prière de tarawih. Les morts du M’zab sont dans les têtes. Le silence dans la mosquée est inhabituel. Le malaise est là, dans cette mosquée d’El-Biar qu’on fréquente pour la sérénité des lieux et la civilité des fidèles. La mosquée des Mouahhidine mérite sa réputation de lieu de grande dignité.

C’est au cours du dernier tiers du mois de ramadhan, que la prière du taraweeh se termine par une invocation collective, debout, les mains ouvertes vers le ciel. Au nom de tous les fidèles, l’imam prie Dieu à haute voix pour nous accorder pardon et miséricorde. Parfois l’émotion est à son comble lorsque le récitant est inspiré, ou qu’un événement particulier vient à émouvoir la communauté des croyants.

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Hier soir, j’attendais cet instant pour communier collectivement à la mémoire de nos jeunes frères, morts dans la violence, l’incompréhension et la stupidité. Je pensais aux familles, aux blessés, aux survivants, aux plaies inguérissables, à la bêtise des hommes et aux salauds qui sont à la manoeuvre. J’attendais le moment où l’imam allait dire une invocation pour les victimes, pour leurs familles et pour le Pays. Et dans des moments d’une telle intensité dramatique on accompagne les incantations de l’imam par un grand Amen qui va crescendo, coupé de pleurs saccadés dans une émotion à son comble.

Et puis rien. Plus rien. Pas un mot pour Ghardaïa. Pas un mot pour Berriane. Pas un mot pour de jeunes musulmans morts en plein mois de miséricorde. Pas un mot pour leurs familles. Pas un mot pour les blessés. Ni pleurs, ni compassion, ni tristesse. Pas même une allusion. J’aimerais savoir. Ce ne pouvait être un oubli. Pourquoi donc l’impasse ?

La prière prit fin dans le silence. La mosquée s’est vidée plus rapidement que d’habitude. Je suis resté prostré durant de longues minutes. Habituellement je prends congé de l’imam après un bon mot. Mais hier soir, le cœur n’y était pas. Et puis je ne voulais pas lui demander pourquoi il avait oublié nos frères Ibadites dans ses invocations. Peut-être pour ne pas lui montrer mes yeux rougis par les larmes.

Dehors, j’avais envie de crier, de prendre à témoins tous ces hommes pressés de rentrer chez eux, comme pour échapper au présent. J’avais envie de demander pourquoi, même dans la maison de Dieu, on doit faire attention à qui témoigner de la compassion. Je venais d’être témoin d’une dérobade collective. Demain j’écrirai tout cela pour dénoncer cette lâcheté partagée. Je dirai qui sont les Ibadites. Je dirai qui sont les Rostomides. Je dirai qui est Moufdi Zakaria. Je dirai qui est responsable de cette fitna. Je dirai que ce sont des chiens. Et je dirai surtout qu’il faut appeler un chien, un chien, sinon il continuera à se prendre pour un lion.