Akram Kharief anime le site www.Secretdifa3.net, qui est l’un des rares médias dans la région Maghreb et Moyen-Orient qui traite sans complexes des questions de défense et de sécurité. Dans cet entretien, il explique les rouages de la propagande de l’organisation terroriste Daech sur Internet. Il décrypte également les dangers qu’encourent les jeunes algériens face aux méthodes de recrutement de Daech sur les forums et les réseaux sociaux. 
Algérie-Focus: Vous êtes expert des questions militaires. La lutte anti-terroriste est l’un de vos domaines de prédilection. Aujourd’hui, le terrorisme version Daech active beaucoup sur Internet. Pensez-vous que des cellules de Daech tentent de se faire une place sur le « Web algérien » ?
Akram Kharief: La nébuleuse terroriste se revendiquant de l’islam a très tôt investi le Web. Al Qaida animait de véritable réseaux de recrutement et de propagande à travers une pléiade de forums sur Internet et ce, bien avant qu’il n’y ait des réseaux sociaux. La guerre civile en Syrie a été un facteur déclenchant pour une véritable guerre d’influence sur les réseaux sociaux, les patriotes syriens et les hackers iraniens ont tenu la dragée haute aux différents groupes rebelles sur les réseaux sociaux. Très vite, le Front Ennosra a utilisé Twitter et le réseau des forums d’Al Qaida (Al Mouhajiroun ou Al Ansar) pour recruter. Leur cible première, des convertis occidentaux et la récupération du vivier des combattants du Caucase. Ce qui sera chose faite. Des milliers de combattants ont fini par atterrir en Syrie. L’irruption de Daech dans la guerre en Syrie puis en Irak n’a pas changé grand-chose dans la bataille médiatique sur les réseaux sociaux et Twitter en particullier. Daech dispose de relais fiables qui diffusent les communiqués de l’EI dans une dizaine de langues, quasiment en direct.
Aujourd’hui, Twitter n’est pas très populaire en Algérie. On constate très peu de relais dans la webosphère algérienne qui est plutôt sur Facebook. Il reste que Daech et AQMI continuent à cibler l’Algérie dans leur stratégie sur les réseaux sociaux.
Avez-vous identifié des comptes Twitter et Facebook des principaux dirigeants de la communication de Daech ? Qui sont-ils réellement ? Comment parlent-ils de l’Algérie ?
Il y a aujourd’hui 26 000 comptes twitter liés directement à l’EI. De cette nébuleuse, émergent quelques noms, le plus célèbre étant celui de Tarjaman Al Iswarti. Véritable Web porte-parole de Daech, il a été un des premiers à se féliciter de la Beyaa de Jound Al Khilafa en Algérie ou de l’assassinat de Gourdel. Il y a aussi des comptes pour toutes les « Wilayas » de l’EI, qui reportent des informations sur les opérations terroristes dans leurs régions. Il y a aussi Ifriqya Média, qui est l’organe de communication de l’EI pour la Libye, la Tunisie et l’Algérie. Pour le moment l’Algérie n’est pas en tête des préoccupations de l’EI sur le Web.
Comment se déroule le recrutement des combattants de Daech sur Internet ? 
Il est de notoriété publique qu’il y a peu d’Algériens chez Daesh. La plupart d’entre-eux sont d’anciens terroristes des maquis ou du sud algérien qui ont préféré fuir la pression sécuritaire en Algérie pour aller faire le coup de feu au Moyen Orient; mais traditionnellement, le recrutement d’Algériens se fait à travers les forums djihadistes, le processus est très long car les terroristes craignent les infiltrations. Il est, néanmoins, plus facile comparativement à la décennie passée, car le prétendant a beaucoup de facilité pour rejoindre l’EI à travers la Turquie ou la Libye.
 Quel est le danger réel qu’encourent les internautes algériens d’après vous ? Les Algériens peuvent-ils subir un endoctrinement via Internet ? 
Les vidéos de propagandes diffusées sur les réseaux sociaux et les forums ont un effet psychologiquement perverses. Les djihadistes diffusent, pour appâter le chaland, des vidéos de combats contre les Américains en Irak et en Afghanistan et ce, pour donner un sentiment de justesse à leur cause, puis se réorientent sur les succès de Daesh. La stratégie du choc et de l’effroi produit un effet terrible sur certaines personnalités singulières, les poussant à s’engager sur le chemin du djihadisme.
Nos services de sécurité, notamment notre armée et ses services de renseignement, sont-ils réellement outillés pour traquer les « terroristes virtuels » qui opèrent sur Internet ?
Nos services de sécurité le font et ils sont outillés. Ils surveillent le Net, même si les autorités ont fait le pari d’un Web non censuré. Il reste que l’ampleur de l’activité terroriste sur les réseaux sociaux est telle que personne, y compris Twitter ou la NSA, ne parviennent pas à endiguer le phénomène. Chaque jour, plusieurs centaines de comptes sont signalés et fermés, mais ils ont généralement des comptes miroirs soutenus par un réseau de followers aux ordres qui existe déjà, ce qui rend la tâche très difficile.
Quelles sont les mesures que vous proposez pour contrer la propagande de Daech sur Internet ?
La communication, les autorités, l’armée, les services spéciaux, les services de sécurité, doivent investir les réseaux sociaux et apporter une voix contradictoire à la propagande terroriste. Plus globalement, à mon sens, l’ANP dans la lutte anti-terroriste devrait utiliser les mêmes méthodes que les terroristes: filmer et diffuser les vidéos de ses nombreux succès et utiliser le capital sympathie dont elle dispose auprès de la population comme effet de levier. On note que l’ANP a fait, depuis un an ou deux, d’énormes efforts sur Facebook dans la diffusion d’information et de communiqués. Excellente initiative, mais on attend une communication plus forte et surtout plus directe. Les images et les vidéos parlent plus au public que les longs communiqués exhaustifs.
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