Habib Yousfi, président de la Confédération générale des entrepreneurs algériens (CGEA), exprime ouvertement son scepticisme quant à l’efficacité des mesures contenues dans la LFC 2015. Il fustige le monopole, encouragé par les pouvoir publics, du Forum des chefs d’entreprises (FCE) sur la parole du patronat algérien et appelle à l’élargissement de la concertation à toutes les organisations similaires. Il dénonce également l’implication de certains membres du FCE dans les opérations de transferts illicites de devises. Entretien.

Propos recueillis par Abdou Semmar 

Algérie Focus: En votre qualité de président de la Confédération générale des entrepreneurs algériens (CGEA), que pensez-vous sincèrement des récentes mesures économiques décidées par le gouvernement dans le cadre de la Loi des Finances Complémentaire (LFC) de 2015 ? Sont-elles suffisamment efficaces pour amorcer une démarche de redressement économique ?

Habib Yousfi: Nous avons examiné la LFC 2015 et nous avons estimé qu’elle ne répond pas de façon efficace pour amorcer une démarche de développement économique. Les mesures arrêtées peuvent être considérées comme susceptibles de résoudre des problèmes partiels qui se posent au niveau de certaines entreprises.

Afin d’amorcer un développement économique, nous pensons qu’il est nécessaire de promouvoir, à travers un débat, ou susciter des analyses qui tiennent compte seulement de quelques mesures fiscales, mais aussi par une refonte de quelques textes législatifs constituant des goulots, l’allègement de certaines procédures liées à la constitution des dossiers d’agréments pour les activités spécifiques pourront constituer une amorce d’une vision économique.

Nous considérons donc que la LFC 2015, à elle seule, ne peut constituer une démarche pour un développement, mais elle a été conçue pour solutionner un aspect circonstanciel d’une crise due au financement du Trésor par la fiscalité pétrolière.

Le gouvernement a initié une amnistie fiscale au profit des barons de l’informel pour, officiellement, les réintégrer dans le circuit bancaire. Quelle est la position de votre organisation par rapport à ce projet ? Pensez-vous qu’il est salutaire sur le plan économique ? Croyez-vous que ces barons de l’informel vont réellement adhérer à ce dispositif fiscal ? 

Le gouvernement a officiellement permis aux barons de l’informel de rejoindre le circuit bancaire pour lui permettre d’opérer d’une façon officielle. À priori, nous croyons que les pouvoirs publics, à travers cette décision, se sont attelés à solutionner les déficits du Trésor par l’apport de la masse monétaire circulant officieusement. C’est une mesure répondant au manque à gagner provenant de la fiscalité pétrolière.

De ce fait, il nous paraît peu crédible que les barons de l’informel puissent intégrer la légalité, laquelle est cadrée par des dispositions fiscales discutables et insuffisantes à encourager l’officialisation de l’informel, et afin de mieux fluidifier le contrôle, responsabiliser les associations de consommateurs d’agir pour exiger les transactions par chèques.

La position de notre confédération repose, en fait, sur une révision complète de l’approche gouvernementale en matière de règlements et de régulations dans le cadre du commerce interne ou externe afin de mieux cerner, dans la clarté, les échanges.

De nombreuses nouvelles taxes ont été crées dans la LFC 2015. Croyez-vous que ces taxes permettront réellement d’augmenter les recettes fiscales de l’Etat algérien ?

Les dispositions qui ont été arrêtées dans le sillage de la LFC 2015 pourraient permettre d’augmenter les recettes fiscales de l’État Algérien, certes oui, c’est un encouragement à l’entreprise et à la condition que les futures lois de finances complémentaires ne puissent pas, chaque année, reconsidérer l’approche de l’exploitation de nouvelles niches fiscales.

Quelles sont, selon vous, les insuffisances de la LFC 2015. Quelles sont les mesures qu’il aurait fallu adopter pour soutenir le développement économique ?

Les insuffisances de cette LFC 2015 sont criardes. Les solutions permettant d’augmenter les recettes fiscales de l’État Algérien résident dans une révision fondamentale du système fiscal algérien et du code de procédures qui lui est attaché. La loi de finances et celle complémentaire doivent avoir pour objet l’élaboration des budgets de l’État et ne doivent en aucun cas instaurer de nouvelles niches fiscales chaque année qui constituent un grand handicap pour l’étude des projets.

Tous les projecteurs sont braqués sur le FCE, l’autre organisation patronale et votre principal concurrent, qui bénéficie de toute l’attention des médias et des pouvoirs publics. N’avez-vous pas l’impression qu’il monopolise la parole patronale ? N’est-il pas favorisé par les autorités au détriment d’autres organisations comme la vôtre ? 

Si les projecteurs sont braqués sur le FCE et qu’il bénéfice de toute l’attention des médias et des pouvoirs publics, ce n’est pas uniquement l’impression que nous avons sur le monopole de la parole patronale, mais aussi sur une volonté d’assurer un leadership en tant que patron d’un lobby et c’est ce que vous dites à travers votre question, il est favorisé par les autorités du pays au détriment des organisations patronale comme la nôtre.

Il devient, désormais, nécessaire de souligner que la complicité d’un membre du gouvernement dans une démarche partiale nous étonne.

Vous avez réagi récemment aux propos de Monsieur le Ministre de l’Industrie et des Mines, Abdessalem Bouchouareb, lors de la réunion de préparation de la tripartite, en  dénonçant  » ces opérateurs économiques, regroupés pour la plupart dans une organisation patronale », et qui « ont largement trempé dans cette manne de transferts illicites de devises ». Qui sont ces opérateurs que vous avez visés ? Qu’avaient-ils fait exactement ? 

Oui, effectivement, nous avons réagi à l’interview du ministre de l’Industrie et des Mines, au sujet du transfert de capitaux qu’il a bien voulu dénoncer et qui, « par décence », n’a pas voulu divulguer le nom des auteurs, sachant pertinemment que la majorité de ceux-ci se retrouvent dans l’organisation patronale du FCE. Nous avons ainsi réagi à l’égard de cette position qui consiste à considérer que la « décence » est au-dessus des intérêts du pays.

De là, nous pourrions considérer que toutes les propositions de sortie de crise actuelle soumises par le FCE ne peuvent être crédibles. Les pouvoirs publics ont récemment proposé aux membres du FCE (concessionnaires) de fabriquer, en Algérie, au moins des pièces détachées des véhicules qu’ils représentent ; aucun d’eux n’a investi, sauf un seul, le groupe IVAL. De quelle crédibilité peuvent se targuer les membres de ce lobby ?

Les contacts que nous avons eus lors de la réunion organisée par Monsieur le Ministre de l’Industrie et des Mines avec les différents partenaires qui ont participé à cette rencontre nous ont permis de découvrir une volonté confiée au représentant du syndicat des travailleurs, de caporaliser le patronat et de l’arrimer aux positions du lobby. Cette démarche reflète le deal conclu lors du congrès de l’UGTA avec le FCE.

Disposez-vous d’une feuille de route avec des propositions économiques concrètes capables d’insuffler une croissance à l’Algérie ?  

Oui, nous avons établi une feuille de route qui contient des propositions économiques concrètes, capables de mobiliser nos potentialités pour une croissance hors hydrocarbures, mais il serait prétentieux de notre part de divulguer notre démarche avant la prochaine tripartite.

Au sein de la CGEA, y-a-t-il des investisseurs qui peuvent lancer des projets stratégiques et pourvoyeurs d’emplois ?

 Oui, la liberté d’entreprendre est l’élément central qui peut permettre d’accélérer les investissements stratégiques et les créations d’emploi. Cette question doit être confortée par un texte de loi.

Si vous avez enfin l’opportunité d’adresser un message au Président de la République, que lui diriez-vous ?   

Nous pensons qu’il est utile et opportun d’adresser un message au Président pour lui dire que le patronat algérien milite pour que l’Algérie puisse être une nation développée et dont l’économie revêtira un caractère social et nous militons pour une mobilisation et l’élaboration d’une nouvelle stratégie qui permettra d’être le fer de lance du développement en Algérie.

Les Instances gouvernementales et les partenaires doivent obligatoirement être partie prenante d’une vision nouvelle du développement économique et social afin de mieux assurer l’atteinte des objectifs assignés à travers une stratégie à élaborer.

Les partenaires sociaux n’ont aucunement le droit, dans l’étape actuelle et dans le futur, de se constituer en lobby. De même que les actions de marketing lors des missions officielles doivent être réalisées en coordination avec le département des relations extérieures.

Fixer aux acteurs économiques l’atteinte d’une croissance en Algérie suppose la mobilisation des capacités de tous ceux chargés de la gestion politique, économique et sociale. Tout cela nous amène à la mise en place d’une coordination réfléchie.

Nous reconnaissons, Monsieur le Président, que dans le cadre de votre programme de 1999, l’Algérie a atteint des réalisations fort importantes, mais aujourd’hui, il est indispensable de recadrer notre vision en fonction des évolutions géostratégiques pour permettre à l’Algérie d’assurer la continuité de son développement dans le cadre de la préservation de son indépendance et d’assumer un rôle prépondérant dans son combat pour le développement et l’atteinte de la position d’un pays émergent.

Il est inconcevable qu’un membre du gouvernement puisse faire campagne pour une organisation patronale dans des missions officielles en faisant représenter une seule organisation et lui permettant de s’exprimer aux dépends des autres organisations. Cette position partiale doit être à notre avis sanctionnée.