La découverte récente par la police d’un atelier clandestin de production de tabac à Aïn Benian me donne l’occasion de rendre hommage au travail des forces de l’ordre, mais aussi d’avoir une petite pensée pour les consommateurs de tabac à priser ou à chiquer. Ils sont moins agressifs et moins provocateurs que les fumeurs de cigarettes et peinent à trouver sur le marché un produit de qualité et un approvisionnement régulier. Pour mémoire et pour les plus jeunes, un petit rappel des  coutumes qui font partie de notre histoire me semble le bienvenu.

Le Constantinois détient probablement le record des invasions étrangères en Algérie, sans que l’on en connaisse les véritables raisons. La région a reçu la visite des Vandales (qui ne laissèrent pas de traces de leur passage), puis celles des Romains, des Arabes, des Turcs et enfin des Français. Tout ce beau monde y a laissé son empreinte. Les Turcs, quant à eux, y ont laissé la baklawa aux noix, la citronnade à la menthe, le tabac à priser et la beauté des tabatières, entre autres signes de raffinement. A Constantine, ou plus précisément dans la campagne et les villages alentours, la tradition était depuis toujours au tabac à chiquer et c’est peu dire que celui à priser n’y était pas en odeur de sainteté. C’est ainsi qu’est née une rivalité qui sèmera parfois la discorde au sein des familles et même des quartiers et des villages. Les adeptes du tabac à priser, pourtant peu nombreux à l’origine, tenaient dans une piètre estime et un mépris affiché,  ceux qui ont choisi de chiquer. Leur citadinité leur donnait le droit de se considérer comme des aristocrates et des gens raffinés, prétendant tenir cette tradition de leurs ancêtres turcs.

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Il faut dire que la confection du tabac à priser obéit à un véritable rituel, avec ses petits secrets que l’on se transmet de famille en famille. La sélection des feuilles tient de la science si l’on en croit les anciens. Séchées à l’ombre dans un endroit sec, elles sont ensuite découpées avec les doigts en petits bouts, dépouillées des grosses nervures et pilées dans un mortier en pierre polie à l’aide d’un lourd bâton en cèdre. Seuls les initiés connaissent les ingrédients mélangés aux feuilles et c’est après des heures de pilage que le  maître-façonneur entreprend de tester le résultat en humant une petite pincée prise entre le pouce et l’index. Les priseurs n’éternuent jamais. Ils opèrent par gestes lents et précis et on ne peut s’empêcher de penser, en voyant faire le pileur de tabac, au cérémonial des affineurs de grands crus. Il n’est pas rare de le voir rajouter quelques gouttes de liquides mystérieux et remettre son ouvrage sur le métier.

Vient ensuite l’opération de remplissage de tabatières de toutes sortes. Il y a les tabatières en argent et il y a aussi celles qui ont été confectionnées dans des cornes de bovins évidées, polies,  incrustées de motifs orientaux et fermées par un bouchon en liège habillé de cuir et de soie pour assurer la préservation de l’arôme. On le déguste en prenant une petite pincée entre le pouce et l’index après avoir enlevé le surplus à l’intérieur de la tabatière qui doit immédiatement être refermée. Ensuite, on présente le tabac à une première narine, puis à la seconde en aspirant à peine. Le geste est renouvelé par intervalles jusqu’à épuisement de la pincée. Puis les doigts sont essuyés avec un mouchoir aux motifs de cachemire colorés et toujours parfumé. Et quand plusieurs priseurs se retrouvent entre eux pour parler tabac et faire circuler leurs tabatières au cours des séances de dégustation, on doit se rendre à l’évidence qu’il n’est pas donné à tout le monde de priser le tabac et de pousser aussi loin le raffinement, aussi bien dans les gestes que dans les commentaires. Cela fait penser - mutatis mutandis – au cérémonial de dégustation des bons vins. On est bien obligé de reconnaître qu’il y a une grande part de sincérité dans ces rituels et que cela mérite, à tout le moins, qu’on s’abstienne de tout sarcasme au sujet des amateurs de tabac. Ajoutons enfin que les priseurs, au contraire des chiqueurs (ceux qui chiquent) sont dans leur grande majorité des personnes âgées.

Le tabac à chiquer ne s’encombre pas de ce genre de complications. Aucune préparation particulière et rien qui puisse ressembler à du chiqué.  Nature et sincérité sont les maîtres-mots. Les chiqueurs sont réputés chiquer sans chiqué, contrairement aux priseurs qui prisent en faisant beaucoup de chiqué. Il est vendu dans des boîtes métalliques rondes ou dans un sachet en papier. Une petite boule de tabac grossièrement pilé est coincée entre la lèvre et la gencive et ensuite, on laisse la salive faire son travail de lent drainage. Et lorsque la petite boule ne diffuse plus rien, elle est tout simplement extraite de son logement pour finir par terre ou discrètement collée dessous la table. Depuis toujours, la boule de tabac a été logée entre la lèvre inférieure et la gencive. Mais depuis quelques temps, les chiqueurs ont du changer de procédé,  parce que leurs dents en contact avec le tabac prennent une coloration foncée et que cela leur donne un air vaguement prognathe.  Aujourd’hui, on prend soin d’envelopper le tabac dans une feuille de papier à cigarette qu’on coince délicatement sous la lèvre supérieure. La boursouflure est toujours là, mais elle fait moins mauvais genre. Mais de là à parler de raffinement il y a loin de la coupe aux lèvres. Si le tabac est un peu mieux présentable et si le chiqueur paraît un peu moins bourru, le destin de la petite boule, quant à elle, est toujours le même. Elle est invariablement extraite avec l’index pour finir par être expulsée par terre.

Ainsi donc s’opposent deux univers irréconciliables : celui du tabac à priser et celui du tabac à chiquer Il y aura toujours entre eux une paix distante mais la guerre des tabacs n’aura pas lieu tant que chaque clan se contentera de son territoire et que personne ne cherchera à imposer sa partition. Mais pour l’heure, il mènent le même combat pour un approvisionnement de qualité et régulier. Cela aura le mérite de décourager les fraudeurs et d’éviter les dangers de la contrefaçon.

Aziz Benyahia