Bilal Latbi est secrétaire général de l’Union des étudiants algériens de France (UEAF). A quelques semaines de la rentrée universitaire durant laquelle des milliers d’étudiants algériens vont poursuivre leurs études dans les universités françaises, le porte-parole de l’UEAF aborde les conditions dans lesquelles évoluent nos compatriotes à travers toute la France. Il décrit leurs difficultés, leurs attentes et les défis qu’il sont appelés à relèver au quotidien. Entretien.

Propos recueillis par Abdou Semmar  

Algérie Focus: Parlez-nous, d’abord, de l’UEAF. Votre organisation existe depuis quand exactement, et comment milite-t-elle sur le terrain pour défendre les intérêts et droits des étudiants algériens présents dans les universités françaises ?

Bilal Latbi: L’Union des Etudiants Algériens de France (UEAF) est une organisation créée en 1993. L’UEAF  informe, oriente et organise la solidarité entre les étudiants. Elle lutte pour améliorer les conditions de séjour et d’études des étudiants étrangers en France. L’UEAF est présente dans plusieurs universités.

Chaque année universitaire, l’UEAF accueille les nouveaux étudiants, les aide dans leurs démarches administratives: demandes de titre de séjour, inscriptions…etc, les aide à trouver des logements. Chaque année, l’UEAF  inscrit plus de 800 étudiants à l’Université de Paris 6, Paris 7, Paris 8, Paris 13 et Rennes avec nos partenaires.

Il faut savoir aussi, que c’est  grâce à l’UEAF que les étudiants  “sans-papiers” peuvent s’inscrire et poursuivre leurs études dans les universités de Paris 6, Paris 8 et Paris 13. L’UEAF  mène  des campagnes de régularisation des étudiants “sans-papiers” à l’université de Paris 8 et de Paris 13, où nous  avons fait régulariser plus de 300 étudiants “sans-papiers” à ce jour. Chaque semaine, l’UEAF accueille  les étudiants, en organisant des permanences syndicales dans chacune des ses sections locales, pour gérer  les problèmes  d’inscription, de séjour, de logement, problèmes  pédagogiques et aide sociale.

Nous menons des mobilisations pour libérer les étudiants sans-papiers en rétention pour éviter leurs expulsion. On lutte aussi  pour un changement démocratique et pacifique en Algérie.

Il y a combien d’étudiants algériens inscrits dans les universités françaises et quelle est la ville française qui abrite le plus grand nombre de nos étudiants ?

Aujourd’hui, il y a 22 000 étudiants algériens en France et nous sommes la troisième communauté étudiante étrangère dans ce pays, après les Chinois et les Marocains. La plus grande majorité est établie en région parisienne, pour des raisons sociales (les liens familiaux du à la forte concentration de la communauté algérienne) et pour des raisons économiques (l’Île-de-France est la région la plus riche d’Europe), où les étudiants  trouvent facilement du travail par rapport à la province.

Comment se porte réellement la situation de nos étudiants ? Sont-ils exposés à la précarité ? Comment font-ils pour se débrouiller face à la cherté de la vie ? Quelles sont les principales difficultés auxquelles sont-ils confrontés ?

Le séjour des étudiants étrangers est un véritable parcours du combattant. Tout commence dans le pays d’origine avec un premier obstacle, le Campus France. En effet, son rôle n’est pas assez encadré. Du coup, le Campus France est plutôt un moyen de gestion des flux et de sélection sociale qu’un moyen  d’attractivité des étudiants étrangers.

Une fois en France, les étudiants sont livrés à eux-mêmes, puisqu’il n’existe pas de structures d’accueil ou guichets uniques dans toutes les universités. Les étudiants étrangers sont confrontés à une triple précarité: administrative, sociale et pédagogique.  Administrative, car chaque année, ils sont obligés de renouveler leurs titre de séjour en  justifiant à la préfecture des conditions de ressources exorbitantes (7300 euros par an), et faire la preuve de leur  évolution dans les études et de leur assiduité. Sociale ensuite, car bien qu’étant touchés par une forte précarité, ils n’ont toujours pas accès au système d’aides sociales. Pédagogique enfin, puisqu’ils ne bénéficient pas d’un suivi pédagogique renforcé. Les étudiants algériens  sont soumis à une  autorisation de travail pour travailler à temps partiel. Et enfin, les étudiants étrangers  doivent, pour rester en France après leurs études, faire une demande  de changement de statut qui est examinée par la préfecture sous certaines conditions.

Deux étudiants algériens se sont suicidés au mois de mars dernier. Les étudiants algériens en détresse sont-ils nombreux ? Réussissent-ils à concilier leurs études avec la nécessité de travailler sans exposer leur santé à divers risques ?

Nous avons déjà dressé le constat sur la situation des étudiants étrangers et algériens en particulier. La précarité peut, dans les cas les plus extrêmes, les pousser à commettre l’irréparable. Certes c’est malheureux et triste, mais ça reste des cas très isolés.

Récemment, des étudiants algériens ont manifesté en Seine-Saint-Denis, dans la région parisienne, pour protester contre la préfecture de Bobigny qui avait refusé leur changement de statut. Cette situation s’est-elle reproduite dans d’autres villes françaises ? Que pouvez-vous faire pour venir en aide à des étudiants algériens victimes de ce genre de problème ?

En effet, l’UEAF a interpellé le préfet, le ministre de l’Intérieur et le ministère de l’Enseignement supérieur sur la décision arbitraire de la préfecture du 93 d’interdire le changement de statut aux étudiants algériens. Puis, nous avons organisé cette mobilisation devant la préfecture de Bobigny, avec l’UNEF, la CGT et la Maison des Potes, pour dénoncer cette décision illégale et arbitraire et exiger le retour de la possibilité du changement de statut. L’UEAF a  reçu une semaine après, un courrier du ministère de l’Intérieur pour réaffirmer le droit des étudiants algériens au changement de statut.

L’UEAF organise des permanences. Nous invitons d’ailleurs tous les étudiants à se rapprocher de notre syndicat pour répondre à toutes leurs questions.

Quelle relation entretenez-vous avec les autorités consulaires algériennes ? Sont-elles réceptives à votre travail ou votre mobilisation ?

L’UEAF n’a aucune relation avec le consulat à l’image des autres étudiants algériens en France. Si vous posez la question aux étudiants algériens en France, ils vous dirons qu’ils sont livrés à eux même et que les autorités algériennes ne font rien pour eux. Le consulat ne connait les étudiants que pour les mobiliser à  participer aux  mascarades électorales. Je me rappelle que la seule fois où l’UEAF est partie à l’ambassade, c’était pour une mobilisation pour le boycott de la mascarade électorale de 2014, et appeler à un changement démocratique et pacifique en Algérie. Les consulats sont à l’image du système, ils sont en déconnexion totale avec le peuple.

Que peuvent faire nos consultas pour venir en aide aux étudiants algériens ? Quelles sont les mesures concrètes que vous attendez des autorités algériennes afin qu’elles puissent vous aider dans votre travail de défense des droits des étudiants ?

Avant de poser la question sur les consulats, il y a lieu de s’interroger sur ce que fait déjà le ministère de l’Enseignement supérieur en Algérie? Là question est là. La situation de l’université  aujourd’hui est catastrophique. Le manque de transparence et la corruption qui gangrènent les universités, à l’exemple de l’affaire de corruption de l’université de Bejaïa il y a trois ans, sont la conséquence de l’absence d’une gestion démocratique des universités et  la non-participation des étudiants à la gestion des affaires universitaires (universités et œuvres universitaires). Cette situation désastreuse se répercute sur la pédagogie et sur la qualité des diplômes, ce qui  pousse  les étudiants à partir à l’étranger. Après, la précarité des étudiants algériens ne date pas d’aujourd’hui. On constate l’inertie totale des  autorités qui ne font rien pour aider les étudiants. C’est l’une des raisons qui ont  poussée l’UEAF à redoubler d’efforts sur le terrain pour répondre à ce besoin urgent d’information, d’orientation et de solidarité.