Le long de la rue Didouche, la belle artère serpentant au cœur d’Alger, d’irréductibles commerçants résistent à la pression pesante d’un contexte économique peu favorable. Dans cet environnement incertain, ils développent diverses stratégies, malgré la concurrence implacable de l’informel et la faible valeur du dinar algérien.

La croissance du secteur informel au sein de l’économie nationale constitue une des craintes majeures commerçants de la rue Didouche. Le travail au noir et la concurrence déloyale tourmentent l’activité marchande du centre d’Alger.

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Malek, propriétaire d’une petite bijouterie, explique « que les bénéfices de son établissement ont été divisés par 10 depuis 10 ans ». La cause ? La concurrence posée par l’économie informelle et la faible valeur de la monnaie nationale, « notamment parce que le dinar est écrasé par les liquidités provenant du secteur informel ». Pour Malek, les problèmes actuels sont éminemment liés à cette économie parallèle qui influence les prix et les salaires, et brouille leurs niveaux normaux : « la seule solution serait de rétablir la vérité des prix et des salaires ».

Un peu plus loin, dans la sympathique papèterie de la Renaissance, ce « circuit informel », à un tout autre niveau, fait aussi débat. Les gérants se plaignent de la recrudescence d’étalages informels et du manque de régulation de petites entreprises illégales : « Ils mettent une table dans leur rue et vendent leurs objets à des prix qui défient toute concurrence ». Existant depuis l’indépendance, ce commerce familial fait face à compétition déloyale, qui se superpose à celle déjà importante de la grande distribution, et génère des tensions nouvelles.

Au-delà de cette économie parallèle, ces deux commerces se plaignent de la dévaluation du dinar, intimement liée à la croissance de ce secteur non régulé, mais aussi associée à la baisse des prix du pétrole.

Baisse du prix des hydrocarbures et dévaluation du dinar

Alors que la valeur du dollar augmente depuis plus d’un an et que les recettes de l’Etat, dont les hydrocarbures représentent 96%, baissent drastiquement, le taux de change s’ajuste afin d’offrir au trésor public une quantité suffisante de dinars algériens.

Pour cette boulangère de la rue Didouche, la chute du prix du pétrole ne me concerne pas. Pourtant, « depuis un an et demi », elle observe « une situation qui se dégrade », et un nombre de clients qui, chaque mois, “baisse un peu plus”. Elle aligne ses prix sur l’inflation, « une fois par an », dit-elle, et s’inquiète de l’évolution économique du pays. Malgré son manque d’intérêt pour la question des hydrocarbures, elle souligne “une inflexion de la situation qui a commencé avec la perte de valeur de la monnaie algérienne”.

Face aux dévaluations successives du dinar algérien, la papèterie de la Renaissance a dû elle aussi augmenter ses prix à deux reprises pendant l’année. Le gérant évoque une situation compliquée, « car les prix du pétrole influencent le cours du dinar », « et cela nous force à prendre des décisions difficiles pour les consommateurs ».

2015 est une année record. Le dollar américain qui équivalait à 83 dinars algériens en Octobre 2014, culmine cette année à 105 dinars.

Consommer et produire dans une économie globalisée

Dans le textile et la restauration, les petits patrons de la rue Didouche sont plutôt sereins. Yazid, qui tient une boutique de tissus, se satisfait en effet de la situation économique actuelle : « mes prix sont stables et j’ai toujours autant de clients ». Si la santé actuelle de son commerce le rend optimiste, il s’inquiète néanmoins à long terme pour ce secteur prospère : « dans 20 ans, avec l’évolution de la grande distribution, toutes ces petites boutiques n’existeront plus. C’est triste, mais je serai à la retraite d’ici là ».

Yazid semble anxieux de la concurrence de la grande distribution, mais ne s’inquiète pas outre mesure des faiblesses du système productif de l’économie algérienne. Ce n’est pas le cas de Rachid, sympathique restaurateur, qui évoque avec passion les paradoxes de l’économie de la région. Pour lui, le problème s’inscrit dans la nature profonde de l’économie algérienne, que le secteur pétrolier a transformée en un paradis de la consommation : « l’absence d’une production propre rend l’économie du pays sujette aux variations des prix des matières premières et l’empêche de garantir sa stabilité économique et son indépendance ». Dans son secteur, « on importe toutes les matières premières, alors qu’on pourrait les produire».

La clientèle de Rachid est issue des classes les plus aisées. « Tout le monde ne peut plus s’offrir le restaurant », regrette-t-il, affirmant que le secteur est directement touché par la baisse des prix du pétrole : « nous avons un peu moins de clients depuis un ou deux ans, mais on s’adapte sans cesse ». Pourtant, lorsqu’il évoque les modes de consommation de la population algérienne, il rejoint le constat positif de Yazid : « les Algériens restent de gros consommateurs. Ils aiment bien manger et les femmes auront toujours à cœur d’être bien habillés pour les grandes occasions».

La température prise le long de la rue Didouche mène à des conclusions diverses, mais néanmoins concordantes. La baisse des prix du pétrole, la concurrence du secteur informel et la dévaluation du dinar pèsent sur de nombreux commerces.