Vingt huit couples ont été présentés devant Le Procureur de la République au motif de débauche en groupe dans des appartements privés. On suppose qu’il s’agit de couples illégitimes, de personnes adultes consentantes et de séances de libertinage. On pourrait être pour, contre ou indifférent. Dans tous les cas on aborde la question sous deux angles opposés : celui du droit et celui de la morale.

Je ne sache pas que le droit interdise à des adultes consentants et hors de toutes conditions tarifaires, des relations amoureuses dans un espace privé. Ceci pour le droit. Pour ce qui concerne la morale et les interdits religieux, il faut laisser le jugement à Dieu.  Les hommes, quant à eux, fussent-ils sincères,  peuvent approuver ou dénoncer, condamner mais pas juger.

Alors ? Eh bien attendons la rencontre avec Le Procureur de la République et les suites qu’il compte donner à une affaire qui sent plus les remugles de l’hypocrisie et de la lâcheté que des préoccupations de  salubrité publique. Attendons de voir s’il y a infraction et comment elle sera qualifiée. Mais nous pouvons d’ores et déjà mettre en garde contre la confusion qui prédomine depuis quelques années chez nous et qui nous fait confondre droit et morale, justice des hommes et justice de Dieu. Ce flou volontairement entretenu est la conséquence directe du climat quasi inquisitorial qui commence à polluer le pays dans l’indifférence générale de ceux qui nous gouvernent.

L’érosion progressive et visible de la liberté individuelle est très habilement masquée par la confusion volontaire avec le religieux. Cela nous rappelle le débat suscité par les non-jeuneurs, dont la condamnation par l’opinion publique avait été saluée comme une approbation de la « police religieuse » alors qu’il s’agissait d’une provocation gratuite qui tombait sous le coup de la loi. Effectivement on avait oublié que l’observation du jeûne est une obligation rituelle et non pas juridique. J’étais de ceux qui avaient mis en garde les Autorités algériennes contre une tentative de condamnation qui n’aurait été légitime que pour faits d’outrage à l’ordre public et jamais pour infraction à la charia. La confusion s’était déjà installée dans les esprits entre l’obligation rituelle et l’obligation juridique et cela constituait une entorse grave à la liberté individuelle.

L’affaire des couples de Chéraga pourrait être aussi l’illustration de cet amalgame entre l’obligation juridique et l’obligation rituelle, sauf s’il est établi qu’il s’agit bien d’une affaire de mœurs et dans ce cas la loi doit être appliquée dans toute sa rigueur.

Reste que si dans notre société, malgré nos traditions, notre éducation, et notre histoire, nous sommes arrivés à ce genre de manifestations de dissolution des mœurs et de dépravation, c’est que notre système éducatif a incontestablement failli dans le domaine de la problématique homme-femme en terre d’islam.

Notre pays a entre autre, la particularité d’avoir été qualifié de « République de célibataires » et pendant longtemps nous avions scruté les silhouettes de nos responsables dans l’espoir de nous considérer à l’égal des autres pays musulmans où les ministres, les parlementaires et les hauts responsables n’ont pas de problèmes à paraître avec leurs épouses lors de manifestations officielles.

Nos enfants ont été habitués à voir des hommes seuls. Ils ont pris ça pour de la « roujla » (la bravoure apparente), mais commencent aujourd’hui à se demander, à cause ou grâce à la télé et à Internet, si nous ne sommes pas des marginaux. Alors, les discours lénifiants, les prêches des barbus par satellites, la discrimination ambiante et les manuels scolaires hélas aussi, achèveront d’ajouter à tant de frustrations quotidiennes.  La moindre et la plus difficile à combattre est celle qui tourne autour de la beauté du corps, des joies de la jeunesse, des plaisirs sains et naturels et de l’amour dans sa noblesse et sa pureté.

L’homme et la femme, chacun dans son angoisse permanente, passe ses jours et ses nuits à se demander s’il ne porte pas en lui une malédiction et si sa sensibilité, ses sens et ses attirances ne sont pas tout simplement le diable. D’un don de Dieu, chacun et chacune ne voit que la tare et le handicap. C’est ce que lui a dit l’imam du coin. C’est ce que lui ont fait comprendre ses parents en laissant l’antenne uniquement aux chaînes débilitantes et bondieusardes du Moyen-Orient. C’est ce que lui expliquent nos prédicateurs à longueur de temps.

L’homme et la femme se sentent diabolisés, condamnés au purgatoire en attendant l’enfer, pour avoir voulu, l’espace d’un instant, tutoyer les anges de l’amour et de la beauté. Quelques uns se sont égarés, portés par l’ivresse des subtiles sensations.

S’ils l’ont fait en infraction au droit accepté par tous, alors ils subiront les foudres des tribunaux. Mais s’ils l’ont fait d’un commun accord et pour le seul plaisir des sens, je souhaite que grand bien leur fît. Seul Dieu y pourvoira.

Et si la justice des hommes décide de les punir j’aimerais qu’ils sachent qu’ils pourront toujours compter sur la compréhension et la sympathie de ceux qui n’iront jamais au bal des hypocrites. J’irai leur porter des oranges et les acclamer à la sortie.

Aziz Benyahia