Après son adoption par le conseil des ministres et quelques jours avant son passage devant le parlement , les responsables gouvernementaux tentent de  présenter à l’opinion nationale un budget 2016 fondée sur une démarche « prudente », adaptée à la nouvelle conjoncture pétrolière et basé, nous explique-t-on, sur un « prix du baril de pétrole de 45 dollars ».

 « Dire la vérité, c’est tabler sur un baril de pétrole à 45 dollars comme base d’élaboration de la loi de finances pour 2016 qui ira dans le sens de la croissance et non dans celui de l’austérité ». Ces propos sont à mettre à l’actif du Premier Ministre, M Abdelmalek Sellal à l’occasion de la dernière tripartite de Biskra. « Les résultats obtenus, l’efficacité des différentes mesures, les contraintes et les blocages seront pris en charge sans maquillage ni surinterprétation », a ajouté le Premier Ministre.

Les propos tenus par M. Sellal faisaient écho aux déclarations  du ministre délégué chargé du Budget M.Hadji Baba Ammi qui affirmait que le projet de loi de finances pour 2016 a été élaboré en tenant compte de l’environnement interne et externe en « prévoyant un niveau prudent de prix du marché du pétrole brut de 45 dollars en 2016 ». « La politique économique et budgétaire prudentielle adoptée par l’Algérie depuis plusieurs années, sera poursuivie en 2016 », a  ajouté  le ministre du budget .

Un budget de l’Etat basé sur un prix du baril à 45 dollars ? Le gouvernement algérien serait –t-il soudainement guéri de sa fièvre dépensière ? Et par quel miracle a-t-il pu élaborer sans difficultés apparentes  un budget 2016 à 45 dollars alors que le « prix d’équilibre budgétaire » des dernières années dépassait largement 100 dollars ? Info ou intox ?

Quand la  hausse du baril stimulait  les dépenses publiques

 

La notion de « prix d’équilibre budgétaire » du baril de pétrole qui renseigne sur le niveau des prix pétroliers nécessaires pour couvrir les dépenses de l’Etat  a fait son apparition dans le débat public national au cours des dernières années. Il  a été inventé  par  les économistes du FMI dans le but d’attirer l’attention des pays exportateurs de pétrole sur la croissance accélérée de leurs dépenses publiques dans un contexte , à l’époque,  de hausse des prix pétroliers  et  sur les risques qu’elles font courir à l’équilibre futur de leurs finances publiques. Selon les experts du FMI les dépenses publiques ont grimpé fortement dans tous les pays exportateurs de pétrole « essentiellement en raison des hausses salariales et des subventions alimentaires et énergétiques ». Dans le tableau  dressé  pour la région MENA en  2013 , l’Algérie avec 105 dollars  arrivait  juste derrière l’Iran qui avait  besoin d’un baril à 115 dollars. L’Arabie Saoudite  pouvait  se contenter d’un baril à 71 dollars tandis que  le Qatar pouvait couvrir ses dépenses publiques même avec un baril à 45 dollars. ….

Un prix d’équilibre budgétaire à plus de 100 dollars depuis 2010

 

Voici quelques mois, les animateurs de l’initiative Nabni se sont livrés dans ce domaine à quelques  calculs assez éclairants en utilisant, eux aussi,  le concept de « prix d’équilibre budgétaire » dans le cadre d’une  rétrospective des dépenses publiques depuis l’année 2007. On apprenait  ainsi que si le prix du baril de pétrole qui permet de financer les dépenses du budget de l’Etat se situait encore à 60 dollars en 2007 , il a bondi à 80 dollars en 2009, à 125 dollars en 2010 avant d’atteindre un niveau record de plus de 140 dollars en 2012. Selon les calculs effectués par Nabni, le prix d’équilibre associé à la  loi de finances  2013, marqué par une plus grande « prudence » en matière de dépenses publiques , se situe à un niveau proche de 110 dollars.

Les avertissements de la Banque d’Algérie

Des estimations et des avertissements qui ne se limitent pas au FMI et  aux Think Tank nationaux. En décembre 2013, c’est la Banque d’Algérie elle même qui tirait la sonnette d’alarme.  L’institution dirigée par Mohamed Laksaci avait délivré un véritable « warning » sur les finances publiques nationales en estimant dans son rapport de conjoncture que « désormais, l’équilibre budgétaire requiert des niveaux de prix des hydrocarbures supérieurs à 112 dollars le baril pendant que les recettes budgétaires totales restent fortement dépendantes de celles, très volatiles, des hydrocarbures ».

Des avertissements qui n’ont pas empêché , les dépenses de l’Etat de continuer à augmenter. En 2014 et en 2015, les dépenses publiques algériennes ont repris leur course en avant et le FMI estimait dans des publications récentes le prix d’équilibre budgétaire pour les deux dernières années à un niveau proche de 120 dollars.

Budget 2016 : Le gouvernement a « oublié » de parler du déficit 

Par quelle prouesse les auteurs  de la loi de finance 2016 sont ils dans ces conditions parvenus à confectionner un budget à 45 dollars ? Ne cherchez pas, en réalité il n’y a pas eu de miracle mais seulement un tour de passe – passe réalisé par la communication gouvernementale.

 Selon les chiffres du projet de loi de finance , l’Etat table pour 2016 sur des dépenses budgétaires de 7.987 milliards de DA soit environ 75 milliards de dollars. Des dépenses budgétaires fixées à 75 milliards de dollars, c’est un prix d’équilibre budgétaire encore supérieur à 100 dollars (environ 105 dollars) pour le baril de pétrole .

La loi de finance 2016 prévoit  également des recettes budgétaires totales de 4.747 mds DA (soit près de 45 milliards de dollars). Elles sont composées de 3.064 mds DA de recettes ordinaires  et de 1.682 mds DA de fiscalité pétrolière (sur la base d’un prix de référence comptable du baril toujours fixé à 37 dollars ). Des dépenses fixées à 75 milliards de dollars et des recettes à 45 milliards de dollars. Il manque donc 30 milliards de dollars , c’est le montant du déficit budgétaire .

De façon encore plus précise le gouvernement a inscrit des dépenses de 75 milliards de dollars et prévoit, en réalité, des recettes d’environ 50 milliards de dollars sur la base d’un prix de marché du baril de 45 dollars. Reste donc  dans ce cas un solde négatif  de 25 milliards de dollars .

Le Trésor public ira chercher l’année prochaine ces 25 milliards de dollars dans le Fonds de Régulation des Recettes (FRR), c’est-à-dire qu’il puisera très largement dans les économies réalisées au cours des 15 dernières années grâce à l’envolée des prix pétroliers. C’est bien  l’importance des déficits des finances publiques et l’épuisement accéléré des réserves constituées  depuis la création du FRR que la communication gouvernementale tente de masquer à travers une rhétorique «prudentielle» et l’évocation d’un «budget à 45 dollars».

Hassan Haddouche

 

Chiffres clé :

 

  • l’Etat table pour 2016 sur des dépenses budgétaires de 75 milliards de dollars
  • Le «  prix d’équilibre budgétaire » du baril  de pétrole est encore supérieur à 100 dollars (environ 105 dollars)
  • La loi de finance 2016 prévoit également des recettes budgétaires totales de près de 45 milliards de dollars( sur la base d’un baril à 37 dollars )
  • Il manque donc 30 milliards de dollars , c’est le montant du déficit budgétaire .
  • Le solde négatif du Trésor est estimé  à  25 milliards de dollars (sur la base d’un baril à 45 dollars )

A retenir

 

-La notion de « prix d’équilibre budgétaire » du baril de pétrole   renseigne sur le niveau des prix pétroliers nécessaires pour couvrir les dépenses de l’Etat

– Il  a été inventé  par  les économistes du FMI dans le but d’attirer l’attention des pays exportateurs de pétrole sur la croissance accélérée de leurs dépenses publiques

-En Algérie il est largement supérieur à  100 dollars depuis 2010.

– Le prix d’équilibre budgétaire pour 2016  peut être estimé à environ 105 dollars .

-Le budget « basé sur un baril à 45 dollars » évoqué par le gouvernement ne tient pas compte des déficits du budget et du Trésor .

– L’importance de ces déficits conduit à l’épuisement accéléré du Fonds de Régulation des Recettes

 

 

 

 

 

 

 

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