Non ! L’islam n’est pas malade. Ce sont les musulmans qui le sont

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On entend dire depuis quelques années que l’islam est malade. Non ! L’islam n’est pas malade. Ce sont les musulmans qui le sont. Le malaise existe. Ils en sont victimes et coupables à la fois. Il faut donc intervenir.

Le diagnostic et le remède doivent faire l’objet de recherches et de travaux collectifs, qui seront confiés aux théologiens, aux islamologues et aux savants de l’islam dont la compétence et l’intégrité morale sont indiscutables. Il ne s’agit pas d’exclure les traditionnels mandarins, fussent-ils réactionnaires au possible et retirés  insolemment sur leur Aventin depuis quatorze siècles. Bien au contraire, il faut leur donner une leçon d’islam et les convier à la réflexion collective en leur rappelant que le Coran recommande le dialogue et la concertation : « Soit donc bienveillant à leur égard (les hommes) ! Implore le pardon de Dieu en leur faveur ! Et consulte-les quand il s’agit de prendre une décision » Coran 3/159.

Or, à peine a-t-on envisagé de parler réforme, que déjà des voix s’élèvent parmi eux, pour nous prévenir que seuls les théologiens auraient le droit et la compétence pour mener ce travail ; manière hypocrite de préserver leur pré-carré. Bien au contraire, on doit aussi inviter les acteurs sociaux, les philosophes, les hommes de science, les économistes, les sociologues, les jeunes, hommes et femmes bien évidemment ; bref tous les pauvres en Dieu qui refusent de pactiser avec les puissants mais qui veulent rester sur le chemin de la foi.

Cela demandera beaucoup de temps et beaucoup d’énergie. Pour bien poser le diagnostic, il faudra dans l’intervalle, procéder à un état des lieux dans l’ensemble des pays ; musulmans et non musulmans. Tout le monde s’interroge de plus en plus sur notre religion. Particulièrement les jeunes. Et tous ont besoin de réponses claires.

On leur parle de tolérance, ils ne voient que la violence.

On leur parle de paix, ils ne voient que la guerre.

On leur dit que c’est la religion du juste milieu, ils ne voient que des extrémistes et des assassins qui promettent l’enfer au non de l’islam. Souvenons-nous de ces images sur Internet, il y a quelque temps.

Quelque part au Nigéria, on distingue la tête d’une femme enterrée dans le sable jusqu’au cou. Des pierres viennent se fracasser sur sa tête. Elle est accusée d’adultère.

On nous dit que c’est l’Islam, que c’est la charia et que c’est ainsi.

A Ryad, en Arabie saoudite, sur la place publique, un homme a les  yeux bandés et les mains noués derrière le dos. Il est à genoux, la tête penchée en avant. Il va être décapité devant témoins.

On nous dit que c’est l’Islam, que c’est la charia et que c’est ainsi.

Au Pakistan, un homme reçoit des coups de fouet en public. Je ne sais s’il y survivra. Il est accusé d’adultère.

On nous dit que c’est l’Islam, que c’est la charia et que c’est ainsi.

 

Trois images qui font honte aux musulmans et à l’humanité.

Comme tous les gens sensés, je me dis que ces musulmans-là, ce sont des barbares qui n’ont rien compris à l’islam mais je ne peux cacher indéfiniment un certain malaise. Exemple : le Coran : 2 / 24 nous dit :

« Administrez à la femme et à l’homme coupables de fornication cent coups de fouets chacun. Le respect de la loi de Dieu exige que vous n’ayez aucune pitié pour eux, si vous croyez en Dieu et au jugement dernier. Ce châtiment devra être exécuté en présence d’un groupe de croyants ».

Aucune ambigüité dans le verset. Y aurait-il un sens caché, une autre lecture ? Ou bien est-ce tout simplement un exemple de versets parmi d’autres, qui appellent et justifient un effort sérieux d’exégèse ? Toutes les religions ont leur part d’ombre ou de mystère ou les deux à la fois. De tous temps, les théologiens ont cherché à y voir plus clair. On sait qu’il faut éviter le piège de la lecture littéraliste du Coran et qu’il faut contextualiser les révélations de chaque verset, et pour ce faire, le musulman a besoin d’une interprétation qui fasse consensus et qui soit à l’abri de manipulations de toutes sortes.

Il faudra donc bien répondre à notre tour, à des questions légitimes posées aux docteurs de la foi depuis des siècles et restées sans réponses convaincantes à ce jour. Peut-être ne sommes-nous pas arrivés chez nous en Algérie, à ce niveau de questionnement, plus occupés à résoudre l’équation yajouz-layajouze imposée par les néo-prédicateurs, qu’à ressusciter l’ijtihad (effort sacralisé de compréhension) ? Sans doute par ignorance ou a cause d’une formation religieuse indigente. Le niveau dramatiquement déficient de nombre de nos imams autoproclamés en est la cause principale. « Le plus grand ennemi de la connaissance n’est pas l’ignorance mais l’illusion de la connaissance », nous dit Stephen Hawking. La télévision, la presse et certains prêches parfois pathétiques, nous fournissent hélas l’occasion de le constater tous les jours.

Notre ministre des affaires religieuse a pointé récemment nos déficiences, avec beaucoup de dignité et de clairvoyance. Sa sincérité et sa détermination ne laissent aucun doute. Il est de notre devoir de l’accompagner dans son vaste projet de remise en ordre et de rationalisation des structures jusque-là en charge du culte. Hors de toute influence d’où quelle vienne, et libre de toute obligation sauf celle de retrouver le lustre de nos traditions religieuses  et  de préserver l’authenticité du message coranique. Il n’a pas dit autre chose en rendant hommage à nos parents, à nos oulémas et à nos sociétés savantes soufies.

La dégradation de l’image de l’islam s’est accélérée depuis l’avènement de la République islamique d’Iran. Le séisme a été immédiatement suivi d’une réplique dans la Péninsule arabique. Curieusement les deux frères ennemis, l’Iran et l’Arabie Saoudite, en  poursuivant des objectifs géostratégiques différents – Allah servant d’alibi et l’islam d’écran de fumée – ont provoqué les mêmes effets dévastateurs. La peur et le désordre se sont installés dans l’ensemble des pays musulmans, mais aussi par ricochet en Occident où la charia est maintenant sur toutes les lèvres. Une ambiance de plus en plus anxiogène traverse les pays musulmans, mais pas seulement. Fort heureusement un besoin de réforme prend chaque jour un peu plus d’ampleur et partout, les spécialistes et les connaisseurs de l’islam commencent à s’organiser. Ils ont terriblement besoin de soutien.

Or les ennemis de cette réforme ont pour eux l’argent, la volonté de puissance et des bataillons d’hérétiques. Leur dessein est clair : l’islam  doit rester leur chasse gardée et, en faisant main basse sur la religion, ils asserviront les croyants. En dominant le cœur, ils  se rendront maîtres de l’esprit.

 

Alors, quoi faire ?

L’islam est pris dans une tempête et il n’est pas exagéré de craindre que la raison finisse par se fracasser contre des interprétations  imposées par un dogme mal compris ou trituré à dessein. « En cas de conflit entre la raison et la tradition, c’est à la raison qu’appartient le droit de décider », avait écrit Mohamed Abdou.

Or ces hérétiques sont parmi nous. Leurs mandants sont immensément riches et autant conservateurs et rétrogrades. Ils sont entrés chez nous par effraction et depuis, ils  instillent le doute et la suspicion entre voisins, entre parents, entre nous. Dans leur grande majorité, ils ne veulent pas entendre parler de réforme ( islah ), au prétexte de préserver le sacré. Manière bien hypocrite de maintenir le carcan dans lequel a été corseté le Coran par les quatre fameuses écoles de la jurisprudence islamique (Madhahib) qui ont pris soin de cadenasser, il y a quatorze siècles, les portes de l’ijtihad. Rien de surprenant dès lors si on arrive à la conclusion que quand le Religieux est inféodé au Politique et que la Mosquée est au service du Palais il y a lieu de parler de corruption morale.

C’est précisément cette corruption morale qui doit être combattue par la seule force du dialogue et de la raison. Les musulmans sincères ont le droit d’être éclairés pour mieux répondre à ceux qui les accusent d’être violents, misogynes et rétrogrades. Ils ont aussi le devoir d’exiger que la justice passe, quand un illuminé chez nous réclame la tête de Kamel Daoud ou que souffle dans le pays un vent inquisitorial. Les musulmans sincères, les hommes et les femmes épris de justice et de liberté reprennent espoir quand le ministre Mohamed Aïssa promet une meilleure formation des imams, la mise à l’écart des agitateurs, le respect du dialogue des religions et l’ouverture vers les autres, comme aux temps de l’islam des lumières.

 

Deux défis donc à relever :

Le premier consiste à retrouver nos racines et nos traditions et à leur  redonner force et vigueur. Cela implique inventaire, dépoussiérage et mise à niveau de tous les relais qui dispensent la parole divine dans le pays.

Le second à prendre notre part dans la réforme de l’islam au sens où elle induit une connotation toujours positive qui signifie dynamisation, renouvellement, participation à l’histoire et à l’aventure du monde.

La tâche est gigantesque. Il y va de notre survie et de celle de la civilisation arabo-islamique. Notre participation est plus que jamais indispensable. Nous avons les moyens de réussir. Il suffit de rester fidèle à nos promesses et de respecter l’enseignement de l’islam pour espérer que la foi nous aide à « soulever les montagnes ».

Aziz Benyahia