Au cours d’un entretien avec la Radio nationale Chaîne III,  Mohamed Bekalem, chef de division des études économiques au Conseil National Economique et Social, a évoqué et expliqué les grandes lignes du rapport de conjoncture dont il a dirigé l’écriture.

Avec la crise financière qui s’annonce et le pessimisme ambiant dans les rues algériennes, on aurait pu croire à un portrait morose de l’économie du pays, et à une vision « décliniste » de son futur proche. Mais le tableau que dresse l’expert n’est pas tout à fait noir et celui-ci reste optimiste. La chute du prix des hydrocarbures a plombé la principale source de financement de l’économie algérienne (baisse de 44% de leur valeur par rapport à 2014), qui risque de se retrouver prochainement dans une situation de crise, « à court et à moyen terme », mais, selon l’expert, l’Algérie a encore les ressources et le potentiel pour s’adapter et changer de modèle de croissance.

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Quelles mesures conjoncturelles ? Quels plans à long terme ?

A court terme, ce sont des mesures d’atténuation qui doivent primer. Pour l’expert du CNES, il faut réduire le gaspillage, s’occuper de certaines niches fiscales et « faire payer ce qui ont le plus de moyen ». Il rappelle que la fiscalité « a un aspect moral et éthique « et espère que le gouvernement tiendra compte de ces prérogatives. Il préconise dans cette perspective une meilleure maîtrise des projets d’équipements et de leurs coûts.

A moyen terme, l’expert semble croire en les réserves de change de l’Etat, qui ont baissé mais qui restent à 160 milliards de dollars, et en la générosité des institutions internationales, que l’Algérie devrait amadouer sans difficulté étant donnée la bonne santé des finances algériennes actuelles. A croire que le climat actuel, et les difficultés européennes, n’ont dissuadé aucun pays en développement de la bonne volonté des instances créancières et de leurs sympathiques taux d’intérêts.

A long terme, l’économiste évoque les mesures structurelles que le rapport encourage le gouvernement à faire. Il y a peu d’espoir que le cours des hydrocarbures se redresse dans un avenir proche, et cette situation doit contraindre l’économie algérienne à « amorcer un virage vers un modèle de croissance vertueux ». La rente pétrolière a été jusqu’ici un coussin d’air pour amortir les chocs de l’économie algérienne, mais ce serait aujourd’hui l’opportunité de diversifier la production algérienne, et d’enrayer ce cycle de dépendance si néfaste au pays. Il souligne, d’ailleurs, deux problèmes majeurs : le système de subventions actuel, « notre rapport subventions/PIB est l’un des plus élevés au monde », et la dépendance nationale aux importations.

Une réflexion sur un modèle durable

Ainsi, il met en avant la nécessité d’amorcer une réflexion « sur de nouveaux modèles de croissances », et surtout sur « des modèles durables ». La dimension écologique de son discours, fort présente dans cet entretien, est intéressante, et nous sommes curieux de voir quel type de mesures le gouvernement va prendre après sa lecture. Il souligne, d’ailleurs, les engagements internationaux issus de la COP21 et une situation « crisogène », une prise de conscience pour dire : « ce modèle n’est plus soutenable ».

Le modèle énergétique algérien est fortement remis en cause, et il évoque une consommation énergétique nationale qui n’est plus soutenable : « nous ne pourrons plus répondre à la demande ».  On sent dans son discours que la COP21 n’est pas loin, et c’est positif : « il y a un nouveau paradigme de développement, et le volet ‘durabilité’ y est important ». « Nous devons aller vers moins de gaspillage, vers plus d’efficacité énergétique, ce sont des éléments que nous devons intégrer dans ce nouveau modèle », explique t-il dans le même sillage. Au sein de ce nouveau modèle, donc, doivent avoir une place importante les mesures luttant contre la pollution et les gaz à effets de serre, « il faut agir avant qu’il ne soit trop tard ».

L’Etat au cœur du changement ?

L’expert est optimiste, et évoque le délai de 2/3 ans qu’offrent les réserves de dollars de l’Etat pour engager ce changement de modèle de croissance, et réussir le processus de diversification de l’économie. L’Etat doit être au cœur de ce changement, selon lui, et c’est à lui d’orienter les acteurs économiques vers ce modèle de diversification.

Vers quels domaines l’économie doit-elle se diversifier ? Il faut « lancer tous les piliers ». L’agriculture est évoquée, « tous les pays développés ont une agriculture performante », le secteur touristique aussi, « nous avons ce potentiel, chaque été un million d’algériens franchissent la frontière pour leurs vacances ». Pour l’expert, dans ce débat sur les virages à prendre, « il n’y a pas de tabou ». La règle du 51/49 ? « Il faut s’interroger jusqu’à quel niveau cette règle constitue un obstacle aux investissements étranger », confie-t-il.

Tout le problème de cet entretien, aussi passionnant soit-il, est de savoir si le gouvernement prend en compte les nombreux conseils que ses experts lui offrent. Le rédacteur du rapport est très concerné par le temps de « concertation des acteurs », et la journaliste qui l’interroge cherche d’ailleurs à savoir quand le temps de l’action sera enfin venu, « ne perd-on pas trop de temps à se concerter ? Quand mettra-t-on toutes ces réflexions en application ? » Leur conversation est intéressante, même lorsque la langue de bois de l’expert est au rendez-vous, « le changement ne se décrète pas », et on aimerait en effet en savoir un peu plus sur le programme et les plans précis du gouvernement algérien pour amorcer la transition de ce modèle économique.