Pour un certain nombre d’analystes, l’EI vient de commettre une erreur stratégique majeure en passant au stade « global », c’est-à-dire en dépassant la stature régionale qu’il avait acquise jusqu’ici à travers ses conquêtes en Irak et en Syrie, et en choisissant de semer la terreur un peu partout dans le monde comme nous l’avons vu depuis quelques mois au Sinai, au Liban, en France.

Si on regarde les arguments d’analystes tels que Stephen Walt, Olivier Roy ou Daniel Byman, on réalise que, malgré des divergences, sur les capacités d’expansion régionale à long terme de l’EI notamment, tous s’accordent sur un point : la force de l’organisation salafiste résidait justement jusqu’ici dans sa dimension régionale, dans sa capacité à conquérir des territoires et à séduire certaines populations sunnites précises du Moyen-Orient. Mais les attentats de Paris changent complètement la donne.

Une dimension régionale jusqu’ici efficace

Olivier Roy, professeur au European University Institute de Florence, en Italie, explique dans un article du NYT que les succès de l’EI tenaient en ce qu’il constituait bien plus un véritable califat qu’un Etat classique, et qu’en ce sens sa légitimité, aux yeux de certaines populations musulmanes, dérivait de la comparaison possible avec le mouvement expansionniste du premier siècle de l’Islam :

« ISIS n’est pas vraiment un « Etat » islamique, car il ne revendique pas de territoires ou de frontières spécifiques. Il est plus comme un califat, toujours dans un mode de conquête, en occupant de nouvelles terres, en ralliant les musulmans un peu partout dans le monde […] c’est ce qui a attiré des milliers de volontaires, fascinés par l’idée de se battre pour un Islam global que pour un bout du Moyen-Orient ».

Daniel Byman, professeur à l’université Georgetown, dans un article tout récent de « Foreign Affairs », va dans le même sens. L’EI a commencé à être sous le feu des lumières à partir de 2014, lors de ses conquêtes rapides et efficaces de parties de l’Irak et de la Syrie, bien aidé par le délabrement de la région, mais l’organisation existait depuis bien longtemps et sous différents noms : Al Qaeda en Irak, Etat Islamique en Irak etc. :

« Sur une dizaine d’années, il a conduit des guérillas et une guerre conventionnelle contre les irakiens puis contre les gouvernements syriens, s’est battu contre l’opposition syrienne modérée et contre les combattants kurdes, et brutalisé les musulmans, en particulier les chiites, qu’il voit comme ses ennemis ».

Mais pour les deux chercheurs, l’EI a déjà atteint ses limites, car il n’y a plus d’espace où celui-ci peut s’étendre en se proclamant défenseur des populations sunnites arabes. Olivier Roy écrit :

« Au nord, il y a les kurdes, à l’est, les chiites irakiens, à l’ouest, les alaouites, maintenant protégés par les russes. Et toutes ces populations résistent à l’EI ».

Il reste alors bien le sud, mais Roy considère que la situation actuelle rend désormais peu probable que les populations libanaises, jordaniennes ou palestiniennes cèdent à une fascination pour cette tentative de califat « islamique ». L’intérêt du passage au « global » résidait donc dans ces limites spatiales mêmes, l’expansion de l’EI étant compromise.

Stephen Walt, professeur à l’université Harvard, explique lui aussi, dans un article moins récent de « Foreign Policy », que l’EI aura bien des difficultés « à aller au-delà des populations sunnites aliénées de l’ouest irakien et de l’est syrien ». Il ajoute d’ailleurs que l’EI « a peu de ressources et un pouvoir industriel limité », que « le potentiel de ses forces militaires n’a rien à voir avec une puissance régionale, encore moins avec une puissance mondiale », et que l’organisation « fait face à une forte résistance quand [elle] tente de s’épandre au-delà des aires sunnites, au Kurdistan ou dans le Bagdad chiite par exemple ».

On observe donc un cercle vicieux pour l’EI. C’est cette situation géopolitique, c’est-à-dire les limites atteintes de son expansion au Moyen-Orient, qui l’a incité à passer au stade du terrorisme globalisé. Et c’est maintenant cette transition même qui va renforcer les limites de ses tentatives d’expansion. Alors que français et américains semblaient comme paralysés face à une situation confuse et déconcertante au Moyen-Orient, les attaques au Liban, contre les russes, en France, vont transcender les motivations des acteurs déjà présents sur le terrain.

Les limites de la tentation du « global »

Dans cette perspective, Olivier Roy écrit :

« Les attaques à Paris ont transformé la bataille contre ISIS en une cause nationale. ISIS va se prendre le même mur qu’Al Qaeda : le terrorisme globalisé n’est pas plus effectif, stratégiquement, que conduire des bombardements aériens sans appuis au sol. Tout comme Al Qaeda, ISIS n’a pas de soutien des populations musulmanes qui vivent en Europe. Ils ne recrutent qu’aux marges ».

Mais en un sens ce sont ces marges qui font aussi la force de l’EI, et c’est le principal problème des Etats occidentaux. D’après les chiffres de Daniel Byman, 20,000 combattants étrangers auraient rejoint la Syrie pour combattre aux côtés des rebelles, la plupart en soutien de l’EI, et 3000 d’entre eux viendraient d’Occident. Et l’analyse de Byman, couplée à celle qu’il fait des attentats de Paris, est particulièrement cynique :

« La mort de 125+ personnes à Paris attire bien plus l’attention dans les cercles djihadistes que le massacre quotidien en Irak et en Syrie qui a tué plus de 250,000 individus depuis ses débuts. Si vous voulez continuer à inspirer des milliers d’étrangers à venir se battre en Irak et en Syrie, rien n’est mieux qu’une telle propagande sanguinaire ».

Mais Byman rejoint Roy quand il souligne l’ampleur des ripostes que vont provoquer, et qui ont à l’heure actuelle déjà provoqué, ces attaques dispersées. Les bombardements français se font plus nombreux et plus forts, et les gouvernements occidentaux se sont resserrés pour enfin chercher à rassembler une coalition. L’analyste écrit :

« Une erreur commune que font les groupes terroristes est d’assumer que leurs ennemis font déjà tout ce qu’ils peuvent pour répondre à leurs attaques. Mais en ce qui concerne ISIS, ils ne viennent probablement que de commencer ».

Pour Olivier Roy comme pour Daniel Byman, cette nouvelle stratégie de terrorisme global, même si elle s’inscrit dans une idéologie cohérente, celle de se faire le champion mondial des musulmans contre leurs ennemis, est une erreur de débutants. Comparé à ces terroristes primaires, le Hamas et le Hezbollah passent pour des associations d’intellectuels.

Byman met d’ailleurs en perspective cette bande de terroristes primaires avec la stratégie à long-terme et l’efficacité du Hamas et du Hezbollah, « qui se sont d’abord et avant tout focalisés sur leurs régions immédiates, avec un Hezbollah qui devient de moins en moins global au cours du temps ». Il montre que ces groupes là ont une vision à long-terme, qu’ils n’ont jamais abandonné la violence, mais que « le Hamas contrôle de facto Gaza, et le Hezbollah est un des acteurs majeurs au Liban, en grande partie parce que ces groupes ont intelligemment choisi leurs objectifs et les cibles qui leur étaient réalisables à long terme ».

La stratégie de ce califat n’est donc lisible que dans sa dimension idéologique, alors que les ambitions de son expansion territoriale, déjà sérieusement limitées par les oppositions des populations non-sunnites, non-arabes, ou tout simplement non-salafistes du Moyen-Orient, vont être sérieusement endiguées par les représailles que sa nouvelle diplomatie terroriste « globalisée » va engendrer.

Reste à savoir comment l’organisation salafiste djihadiste va réagir. Les pays européens auront beau soutenir les bombardements de la coalition, la menace est dorénavant sur leur sol, et la sécurité territoriale est une priorité qui devrait précéder celle de la riposte, alors même que l’EI est de toute façon contraint à limiter ses ambitions territoriales.

Tarek S.W.