Il y a un côté sympathique mais un peu  improvisé dans la démarche du groupe des 19 qui risque de nuire à une initiative qui pose pourtant deux questions fondamentales.

La première est celle de savoir si la conduite des affaires du pays a connu  une inflexion importante au cours des derniers mois. Sur ce premier point la réponse est oui, même si les 19 n’ont pas choisi le bon exemple pour appuyer leur démonstration en insistant curieusement sur «l’abandon du droit de préemption de l’Etat».

La deuxième question est encore plus fondamentale -c’est bien sûr  le côté sympathique de l’ initiative des 19-,  ils s’interrogent  et prennent l’opinion nationale à témoin sur la possible «substitution d’un fonctionnement parallèle, obscur, illégal et illégitime au fonctionnement institutionnel légal». En gros y a-t-il eu un coup d’Etat orchestré par les «oligarques» avec à leur tête Ali Haddad appuyé par le frère du Président ?

 Un vrai virage économique…

Reprenons les choses dans l’ordre en essayant de répondre d’abord à la question la plus simple. En tirant la «sonnette d’alarme» sur un virage dans la gestion des affaires du pays, les 19 font preuve d’une sensibilité politique et économique qui a manqué à la plupart des commentateurs au cours des derniers mois. Dans ce cas précis, il s’agit même d’une hypersensibilité tant les réformes annoncées sont pour l’instant modestes et encore au stade des intentions. Mais, il y a bien effectivement un virage. Il est illustré principalement par la prise de parole sans complexe d’un certain nombres de ministres sur des thèmes qui, il y a quelques temps, étaient encore considérés comme des sujets tabous et des lignes rouges tracées par le Président de la République en personne. On peut citer ,entre autres, l’exemple du recours à l’endettement extérieur que le ministre du Commerce parle de «dédiaboliser». Il va même plus loin, joignant si l’on peut dire le geste à la parole, en évoquant un possible accord sur un premier emprunt international auprès des autorités chinoises. Bekhti Belaib, qui est décidément en première ligne, vient également de déclarer dans des termes d’une vigueur inhabituelle qu’il était un «militant de la suppression de l’obligation du recours au crédit documentaire» pour le financement des importations. Les lecteurs d’Algérie Focus savent qu’il s’agit, dans ce cas aussi, d’une décision présidentielle qui a d’ailleurs été abondamment critiquée dans les colonnes de ce site.

Un dernier exemple pour donner encore  raison aux groupe des 19: le ministre des Finances, Benkhalfa, vient de confirmer, en provoquant les réactions que l’on sait, que le projet de Loi de finance 2016 prévoit une augmentation des prix des carburants et de l’électricité. Dans le cas du gasoil, il s’agit même d’une augmentation significative. Pas besoin de préciser que c’est le  tabou numéro un qui est sur le point de sauter. Depuis 15 ans et son arrivée au pouvoir, le gel des prix des carburants était un des principaux marqueur de la gestion économique de l’ère  Boutéflika. C’est aussi une authentique calamité pour l’économie nationale  qu’Algérie Focus a très souvent dénoncé .

 …Et un abandon imaginaire du droit de préemption

 Le dernier point  est un peu anecdotique. Le groupe des 19 a raison sur le diagnostic. Il y a bien l’amorce d’un virage dans la politique économique du pays, mais le droit de préemption n’est pas le bon exemple. Sur ce point, c’est Sellal et Bouchouareb qui ont raison: le droit de préemption de l’Etat n’a pas du tout été supprimé ni par la Loi de finances 2016 ni encore moins par le nouveau code des investissements. L’une et l’autre n’ont d’ailleurs  encore été adoptés par le parlement.

 Un coup d’Etat des oligarques ?

Venons en à la deuxième question, celle d’un pouvoir parallèle et illégal. En clair Abdelaziz Bouteflika dirige-t-il encore le pays dès lors que les décisions annoncées au cours des deniers mois ne ressemblent pas aux positions qu’il défendait au cours des dernières années? Plus clairement encore le pays est-il désormais dirigé par un groupe d’oligarques richissimes avec à leur tête Ali Haddad appuyé par le frère du président? Cette thèse défendue par Louisa Hanoune, qui a  réussi à rallier à sa cause et à sa lecture des évènements des personnalités aussi respectables que Zohra Drif-Bitat, qui la formule  explicitement ces derniers jours, est un fantasme typiquement « Hanounien». Elle  est totalement  invraisemblable. Vous imaginez le Président Boutéflika, même fatigué, même affaibli, déléguer à son frère la supervision de la nouvelle constitution? Vous imaginez le même président Boutéflika et l’état major de l’armée, laisser Ali Haddad et ses amis décider  du processus de transition vers l’après- Boutéflika et choisir l’identité du prochain président?

 Pas le premier virage de Boutéflika

 Mais si contrairement au fantasme entretenu par Louisa  Hanoune et Khalida Toumi, il n’y a pas eu de coup d’Etat au sein du sérail, que se passe t’il donc? Une précision d’abord pour ceux qui ont la mémoire courte et pour fixer les idées. Le timide et encore hésitant virage économique «libéral» des derniers mois n’est pas le premier de l’ère Boutéflika. Lors de son arrivée au pouvoir et au cours de  ses deux premiers mandats, le président Bouteflika s’est entouré d’une «garde rapprochée» de personnalités et de ministres de sensibilité libérale, comme Chakib Khelil, Temmar ou encore Benachenhou, dans le but de mettre en œuvre une politique d’ouverture économique tout azimuts qui s’est traduite, entre autres exemples, par la libéralisation et l’appel aux investissements étrangers dans le secteur des télécoms, de l’immobilier, de la banque ou des assurances, par la conception d’une nouvelle loi sur les hydrocarbures sous les auspices de Chakib Khelil, et  par  la signature d’un accord d’association devant ouvrir la voie à l’instauration d’une zone de libre échange avec l’Union Européenne .

A partir de 2008, le Président change totalement son fusil d’épaule et s’appuie sur une nouvelle équipe avec à sa tête Ahmed Ouyahia pour  verrouiller à la fois l’investissement et le commerce. S’en sont suivi le droit de préemption de l’Etat, le 51/49 et le crédit documentaire, entre autres. Conclusion : Boutéflika est parfaitement capable de changer d’idée et de doctrine économique contrairement aux affirmations du groupe des 19 qui lui prête des positions intangibles.

Une nouvelle division du travail  entre le Président et le gouvernement  

En fait, pour comprendre ce que si passe en ce moment, il faut probablement se référer encore une fois au déclarations récentes de Bekhti Belaib.  Ce qui est particulièrement intéressant, c’est que le ministre du commerce ne se contente pas de battre en brêche quelques uns des  tabous économiques des dernières années. Il va encore plus loin  en précisant qu’il n’est pas «en rebellion contre le Premier ministre». Bekhti Belaib vend donc la mèche et ne craint pas de «mouiller» ouvertement Abdelmalek Sellal en le présentant comme le maître d’œuvre de cette évolution «libérale» de la gestion des affaires économiques du pays qui inquiète tant Louisa Hanoune et ses compagnons.

L’hypothèse la plus probable aujourd’hui est donc bien celle d’une redistribution de fait  des prérogatives entre le Président et le gouvernement Sellal. Elle a sans doute été accélérée à la fois par l’état de santé du Président de la République et par la gravité de la crise financière. Une nouvelle division du travail qui réserve au Chef de l’Etat la gestion de l’agenda politique et au gouvernement, les affaires économiques courantes. Une sorte de «carte blanche» donnée au gouvernement Sellal en matière économique qui explique la liberté de ton et les initiatives récentes des ministres de son gouvernement. Mauvaise nouvelle pour Louisa Hanoune et ses compagnons, mais peut être une lueur d’espoir pour l’économie algérienne .

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