La photo se passe de commentaire. Un homme jeune en blouse blanche maculée de sang détourne son regard. Comme s’il avait honte de montrer son visage plein d’ecchymoses, le nez cassé et les yeux enflés. Il s’appelle Sami Mendjeli et il est docteur en médecine. Il assurait sa garde à l’hôpital d’El Khroub dans la région de Constantine dans la nuit du 14 au 15 novembre, quand il fut littéralement tabassé par un agent de sécurité de l’hôpital, à la suite d’une altercation pour une histoire de clés d’ambulance et d’ambulancier absent.

Bref, une banale histoire, comme il en arrive tous les jours, tourne au drame et c’est un civil recruté pour assurer la sécurité d’un hôpital qui agresse physiquement un médecin dans son sanctuaire, c’est à dire un établissement de santé réputé inviolable au même titre qu’un établissement scolaire ou une mosquée. Une histoire de fous, impossible à imaginer ; impossible à croire.

Le médecin a déposé plainte, la justice fera son travail. Pour ce qui nous concerne nous devons pointer deux anomalies et un sacrilège. La première anomalie, c’est la rencontre surréaliste entre un médecin (Bac + 10) et un agent de sécurité d’une société privée (Bac –  10) dans une proximité qui n’a pas lieu d’être. L’un est aussi respectable que l’autre. Le médecin est responsable de son service médical. L’agent de sécurité est chargé de la sécurité de l’environnement hospitalier. Chacun son travail. Chacun son territoire. Deux missions honorables et deux personnes respectables. Deux énergies complémentaires qui ne devraient pas se télescoper, mais plutôt converger vers un seul but : l’intérêt du patient. Une erreur d’aiguillage et une mauvaise feuille de route.

La seconde anomalie, c’est le recours à la force dans l’enceinte de l’hôpital, sur le territoire et sur la personne du médecin. Il y a eu échange de mots mais rien ne justifie le recours à la bastonnade. Les coups et blessures sont interdits par la loi et l’agent de sécurité n’a le droit d’y recourir qu’en cas de force majeure ou de légitime défense (maîtriser un forcené, protéger le personnel hospitalier contre des visiteurs récalcitrants, etc).

Enfin le sacrilège. On ne dira jamais assez que l’école, l’hôpital, l’université, la mosquée, sont des sanctuaires au sens où il s’agit d’espaces bénéficiant d’un ensemble de mesures leur garantissant l’inviolabilité et  la protection avec une dimension d’intangibilité. Cela signifie que le maître, le professeur, le médecin ou l’imam peuvent en interdire l’accès à toute personne susceptible de porter atteinte à cette inviolabilité. Le médecin, dans l’exercice de son sacerdoce, est quelqu’un qui expose quotidiennement sa vie à des dangers multiples, depuis le risque nosocomial jusqu’au malade irascible ou à l’aliéné mental. En se sacrifiant quotidiennement, il fait de l’univers hospitalier un espace sacré. Or, comme l’écrit Régis Debray: « Le sacré est ce qui commande le sacrifice et interdit le sacrilège ».

Deus anomalies et un sacrilège pour décrire l’innommable et dire la  gravité des incidents d’El Khroub. Des événements semblables nécessitent la révision des critères de définition des sociétés de gardiennage et de sécurité, le rappel de l’inviolabilité de certains espaces publics et le renforcement de l’arsenal juridique qui aura, tout au moins, une valeur dissuasive. Pour le reste, il s’agit ni plus ni moins de poser la question du civisme, de l’éducation et de la pédagogie dans son ensemble ; autant dire renverser la table, donner un coup de pied dans la fourmilière, pousser un grand coup de gueule et dire : y en a marre ! Cela fait beaucoup ? Et alors ?

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