Razika, victime de la misère sexuelle Par Aziz Benyahia

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Une célèbre humoriste britannique, musulmane d’origine pakistanaise, raconte dans un de ses sketches qu’en accomplissant le tawaf autour de la kaaba, elle avait senti une main lui caresser les fesses. Elle dit avec beaucoup d’humour : «  J’étais sûre que ce n’était pas la main de Dieu ».

L’humour nous donne l’avantage de prendre du recul et un surplus de respiration avant de nous précipiter vers une conclusion hâtive. On ne peut imaginer pareille agression dans un espace sacré pas plus qu’on ne peut imaginer que dans un pays où l’islam est omniprésent, on puisse assister à un harcèlement sexuel, en plein jour, dans une ville d’Algérie et dans son expression la plus dramatique et la plus abjecte.

Un « homme » de 33 ans écrase volontairement, et par deux fois avec sa voiture, une femme qui a refusé de céder à ses avances. Razika Chérif est morte comme dans un hachoir dans d’atroces souffrances devant une foule médusée. Cela s’est passé à Magra, petite ville de la wilaya de M’sila, au pays d’Ibn El Andaloussi, l’un des plus grands savants et poètes du 9ème siècle, du père de Bologhine le fondateur d’Alger, et de la Qalaâ des Beni Hammad, certainement le plus beau joyau de l’architecture musulmane du Xème siècle en Algérie.

Ceci pour rappeler que ces grands hommes, ne croyaient pas laisser derrière eux des bêtes – pardonnez-nous, les bêtes – qui citent Dieu des dizaines de fois par jour, qui peuplent les mosquées durant le ramadhan, qui vous parlent d’islam, de haram et de halal et qui se défont de ces oripeaux d’innocence à la vue de la première femelle, fut-elle cachée sous des voiles noirs et épais pour échapper à la violence d’individus frustrés, dont la libido fleurit à l’ombre des interdits et des tabous. A leur sujet on ne peut qu’utiliser un langage animalier puisque la femme devient femelle dès qu’elle réveille les instincts. L’odeur de l’interdit fait monter en eux l’excitation jusqu’au paroxysme et jusqu’à l’état second.

L’apparence du religieux leur sert de paravent et leur vraie nature est  défigurée par l’accumulation des frustrations et l’énumération des interdits. Ces deux arrangements hypocrites finissent par faire bon ménage et par nourrir un ensemble de fantasmes dont on affuble l’homme musulman pour en faire un refoulé sexuel et un éternel insatisfait qui ne compte plus ses frustrations et qui ne domine plus ses instincts.

Ni lecture, ni cinéma, ni baignades en bord de mer, ni piscines, ni  fêtes, ni musique, ni danse qui ne soient repoussés comme des tentations de Satan, maudites au grand jour, dénoncées par la foule et courtisées dès qu’on est seul.

De frustration en frustration, l’homme algérien se voit condamné à survivre et non plus heureux de vivre

La ville et le village ne sont plus que des arènes où on essaie d’échapper au regard du voisin, et la rue n’est plus que l’exutoire où on peut tenter sa chance pour arracher les plaisirs interdits, pareils à ceux qu’on a partagé la veille en cachette, devant des cassettes interdites, entre hommes, ou grâce aux satellites que nous ne saurons jamais fabriquer même pour nos rêves fantasmatiques les plus enivrants.

Un pays où aucune femme ne peut s’éloigner de son quartier au soleil couchant, où les passants et les automobilistes redoublent de harcèlements orduriers sous le regard complice ou impuissant de la foule, où la femme est coupable d’être femelle, où la justice ne se presse pas trop pour juger les viols, où un automobiliste roule sur le corps de celle qui lui a refusé ses avances, et lui repasse plusieurs fois sur le corps pour s’assurer qu’il a bien achevé d’écraser l’insolente catin; eh bien, ce pays-là est destiné à dépérir et à disparaître.

Et qu’on ne vienne pas encore s’abriter derrière l’islam et derrière ces paravents de bondieuseries bien commodes qui laissent penser qu’on peut tromper les hommes sans tromper Dieu et qui rappellent en même temps que Dieu est partout et sait tout. Cela ne sert à rien de rappeler les centaines de versets coraniques qui condamnent jusqu’aux mauvaises pensées, qui protègent la femme, qui lui garantissent le respect et qui punissent le contrevenant.

Je vois d’ici les salafistes se lisser la barbe, se frotter les mains de joie et nous conseiller la seule solution qui vaille : interdire la mixité jusque dans les crèches, séparer les hommes des femmes définitivement, dans la rue, dans les transports, au marché, partout où il y a le moindre risque de harcèlement. Sur l’air de «  on vous avait bien prévenu », ils nous proposeraient, comme à leur habitude, de casser le thermomètre pour faire partir la fièvre. Ce n’est pas notre monde et ce ne sera jamais notre monde. Qu’on se le dise !

Je reviens d’un séjour de trois semaines dans un pays où j’ai vu des femmes voilées ou non voilées retirer de l’argent au distributeur à une heure avancée de la nuit. J’y ai vu des familles dîner sur le gazon des parcs, déambuler à la fraîche jusqu’au bout de la nuit. J’ai vu des jeunes filles en jeans, en jupe, en hijab, en niqab. J’ai vu des jeunes avec barbe et sans barbe, en débardeur et en qamis. J’ai vu des gens heureux. Je n’ai pas assisté à un seul harcèlement sexuel. Je n’ai pas assisté à une seule plainte. J’ai vu un pays harmonieux où le vice et la vertu ont chacun leurs espaces et où tout est fait pour rappeler à chaque citoyen ses droits et ses devoirs et où la peur du gendarme inspire la sagesse et assure la sécurité. Ce pays n’est pas plus vertueux que le nôtre. Il n’est ni plus ni moins hypocrite mais certainement plus conscient de l’importance de l’éducation sexuelle et de la libération de la femme et de l’homme ; plus soucieux de créer les conditions d’un développement harmonieux au sein d’une société particulièrement attachée à la sauvegarde de ses traditions et des valeurs islamiques. Je viens d’un séjour au Maroc où on commet certainement les mêmes atrocités, qui a aussi ses détraqués sexuels, qui cumule aussi ses frustrations, qui subit aussi les bouleversements consécutifs  au choc brutal entre les traditions arabo-islamiques et l’invasion débridée des mœurs occidentales qui s’y déversent par charters entiers. Mais je n’y ai pas ressenti un seul instant le sentiment d’insécurité dont pourraient souffrir les femmes du fait du harcèlement sexuel. La loi y est très sévère en la matière m’a-t-on assuré et elle donne toujours raison à la femme, par principe de précaution ou par mesure préventive.

Ce qui s’est passé à Magra est atroce et inadmissible. Que faut-il faire pour alerter les autorités ? Exiger des lois très sévères ne suffit pas si la justice ne suit pas. Comme tout le monde j’ai passé un sale moment. En naviguant sur le Net pour en savoir un peu plus sur le harcèlement sexuel dans les autres pays, j’ai relevé qu’en France on avait déclenché une campagne à la télévision, également déclinée sur Internet et les réseaux sociaux (vidéo interactive …). Elle rappelle, en matière de harcèlement sexuel, les peines encourues par les agresseurs (6 mois de prison et 22.500 euros d’amende pour injures ou menaces, cinq ans de prison et 75.000 euros d’amende pour baisers forcés, mains aux fesses, frottements). Elle conseille aux victimes et témoins comment réagir, rappelle les numéros d’urgence à contacter.

J’ai calculé qu’au taux actuel du square Port-Saïd, porter la main aux fesses coûterait au petit malin, 1milliard 275 millions de centimes. Sans compter les 5 ans de prison. Ce qui correspond à 53 années de travail payées au Smic ou a une douzaine de Hyundai berline. Cela fait cher le fantasme et cela ferait hésiter même les plus fortunés. Certes ce n’est pas la panacée, mais peut-être pourrons-nous nous en inspirer ?