Le politologue Gilles Kepel, spécialiste de l’islam politique et du monde arabe, était à Alger, ces deux derniers jours, dans le cadre du Salon International du Livre. Algérie-Focus a souhaité obtenir son avis sur le rôle géopolitique que l’Algérie est amenée à avoir dans les prochaines années en Afrique et au le Moyen-Orient, notamment sur une possible évolution de sa tradition historique de non-ingérence.

Dans un premier temps, le chercheur français a évoqué « les transformations tectoniques prenant place dans le monde arabe depuis 2010 », et souligné le bouleversement des frontières que l’émergence de Daech a provoqué, alors que, paradoxalement,  « certains fêtaient récemment le centenaire des accords de Sykes-Picot».

La progression de Daech est bien évidemment mise en perspective avec les « printemps arabes » ayant secoué le Moyen-Orient en 2011,  déstabilisant de nombreux Etats, « fracturant les ordres établis », et favorisant dés lors la progression de nouvelles forces politiques jusqu’alors peu présentes. « Au début, c’était formidable, on semblait voir la chute de régimes autoritaires, comme ceux de l’ex-URSS », explique Gilles Kepel, et puis ce fut le temps des désillusions et des nouveaux rapports de force peu à l’avantage des nations occidentales. Dans ce contexte géopolitique tout récent donc,  « de grandes puissances de la région sont tombées, et de nouvelles se révèlent peu à peu ».

L’Iran et la Russie de retour sur la scène internationale

Parmi ces puissances en éveil, il évoque le retour de l’Iran sur la scène internationale, et sur un plan plus régional dans le Golfe, notamment grâce à la levée des sanctions qui va accélérer le rythme des échanges commerciaux entre Téhéran et des puissances économiques telles que la Grande-Bretagne, l’Inde ou la Chine. La réapparition de l’Etat iranien sur le marché du pétrole devrait lui permettre de « récupérer 100 milliards de dollars », et sous cette impulsion le prix du baril va, malheureusement pour l’Algérie, continuer à baisser.

Au-delà de l’Iran, les conflits en Afrique et au Moyen-Orient ont révélé, ou réveillé, la puissance et l’importance géopolitique d’Etats comme la Turquie et la Russie. Pour Gilles Kepel, le rôle de l’Algérie sera donc certainement moins important dans le monde qu’il ne le fut pendant les années 70 et 80, alors que l’Etat algérien se faisait le leader tiers-mondiste du mouvement des non-alignés, et bénéficiait à l’époque du prestige de sa guerre d’indépendance.

Néanmoins, sa situation géographique, sa puissance militaire et ses soutiens occidentaux lui offrent un rôle prépondérant en Afrique du Nord et plus généralement, en Afrique. Au Maghreb, l’Etat algérien est en effet dans une position clé vis-à-vis du Sahel, et la prise d’otages d’In Amenas en 2013 « a d’ailleurs rappelé que l’Algérie était à la fois un acteur majeur des affaires de la région, mais aussi bien souvent une victime des bouleversements politiques autour de ses frontières », explique le chercheur français. La situation actuelle de la Libye, pour Gilles Kepel, est un facteur de déstabilisation autant pour l’Egypte que pour l’Algérie, qui devrait dés lors jouer un rôle de leader politique et militaire afin de renforcer la sécurité autour de ses frontières.

Si le poids de l’Algérie est donc moins important qu’auparavant, en raison notamment de sa force de projection limitée, l’Etat garde une position centrale en Afrique du Nord, et sa relation avec l’Europe, et avec la France en particulier, devrait aussi lui permettre de peser à long terme dans de nombreux dossiers diplomatiques.

Des relations franco-algériennes apaisées ?

Comme l’a évoqué M. Kepel, l’émigration d’origine maghrébine en France « garde des relations fortes avec les pays dont elle est originaire ». En parlant de l’histoire des deux pays, il montre que les Etats ont pensé pendant quelques temps, après l’indépendance, que tout était passé, fini, et qu’ils seraient dorénavant totalement indépendants. Mais l’histoire est plus complexe, et les interactions permanentes entre les deux pays, économiques, politiques, humaines, font que la France et l’Algérie seront à terme des partenaires durables et des pays amis.

La note sur laquelle s’est terminée la discussion était donc plutôt positive. Il soulignait d’ailleurs dans sa première intervention combien les relations franco-algériennes semblaient peu à peu s’apaiser, et que l’invitation d’honneur accordée à la France au Salon du Livre en était l’illustre exemple. Un autre exemple montrait d’ailleurs, de l’autre côté, les liens forts qui unissent la France à l’autre rive de la Méditerranée : le prix Goncourt a été décerné il y a quelques jours (à Mathias Enard, qui était présent au SILA le week-end dernier) et la partie s’est jouée entre des écrivains qui s’interrogent tous sur les relations entre ces deux rives si proches. Le livre qui a donc reçu le Goncourt est le fruit d’une plume arabophone, « et on trouve beaucoup de la langue arabe dans son livre », explique Gilles Kepel.

La position de l’Algérie doit donc l’inciter à se tourner vers le Nord et vers le Sud, vers l’Europe et vers l’Afrique, vers ces terres amies auxquelles son histoire l’a liée. Le temps de l’Histoire commence enfin, justement, à calmer ses ardeurs, et c’est vers l’avenir que devraient se tourner dorénavant les regards algériens. Un avenir fait d’Afrique et d’Europe ?

Tahar S.

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