Monsieur

Je tiens à vous prévenir d’entrée de jeu. Cette lettre pourrait sembler à priori mouillée d’acide, mais il n’en est rien. Son auteur a été chargé par un groupe de jeunes qui souhaitent vous interpeler sans méchanceté sur vos dernières saillies qui les ont perturbés et qui les poussent à s’interroger sur la santé de notre personnel politique. Sans méchanceté mais avec de l’humour, car votre langage imagé, hors des sentiers battus et fleurant bon la culture populaire, leur fait penser que vous seriez plutôt adepte du parler vrai. Ainsi par exemple, et à propos de parler vrai, je ne sais si je dois adresser cette lettre au Secrétaire général du FLN ou au conseiller du frère du Président. De mauvaises langues se demandent qui d’entre vous deux serait « Iznogoud » et comploterait pour être calife à la place du calife, comme le personnage de la bande dessinée. Tout bien considéré, et eu égard au respect dû à l’histoire prestigieuse du FLN et à la mémoire de ceux qui sont morts en son nom, c’est au conseiller hyperactif que je m’adresse; celui qui veut mener des réformes tambour battant.

Vous avez monsieur Saïdani, pris pour cible madame Louisa Hannoun, pour des raisons qui nous échappent et qu’il nous importe peu de connaître. Nous avons appris dans les livres et en suivant de temps en temps ce qui se passe à l’Etranger, que l’exercice démocratique passe par les débats, voire par les invectives, mais qu’il ne descend jamais au ras du caniveau. Ainsi vous aviez dit récemment que madame Louisa Hannoun ressemblait à « une poule qui caquette mais qui ne pond pas ». Renseignements pris auprès d’un vétérinaire chevronné, nous avons appris que le langage des poules n’a jamais été déchiffré, qu’il arrive à la poule de caqueter sans avoir pondu et qu’elle caquette aussi  pour alerter ses congénères d’un danger ou exprimer son humeur tout simplement. L’âne brait, l’oie glousse et le corbeau croasse. Cela signifie-t-il qu’ils ont fait des petits ? Pas sûr. Reste que traiter une femme de poule ; qui plus est, une grande personnalité politique, ne laisse pas de nous angoisser au sujet de notre personnel politique et à propos d’une manifestation de misogynie inadmissible. Mais je dois reconnaître que vos propos traduisent une solide culture populaire et qu’il n’est pas nécessaire de citer des grands auteurs pour faire montre d’érudition et de culture. On me suggère de compléter votre panoplie de proverbes populaires, pour rester dans le registre animalier, en vous rappelant  cet autre dicton, toujours au sujet de la poule : « la poule pond et le coq a mal au fion » ; le fion désignant, pour ceux qui ignorent les subtilités du  langage trivial, et de culture animalière, le derrière de l’animal. Un prêté pour un rendu, aurait dit madame Hannoun si elle avait été un peu cultivée, et si elle avait eu la chance de maîtriser les propos de basse-cour ?

C’est lors de la même conférence de presse, que vous déclaré, toujours en vous en prenant à madame Louisa Hannoun ; je vous cite : « je lui ai déjà promis que si elle prononce le mot « bismillah », je démissionne du FLN ». Ceci appelle chez notre groupe de jeunes une première remarque d’ordre grammatical. Ils me signalent que « bismillah » qui signifie « au nom de Dieu », est composé de deux mots « Ism et ilah »et non pas d’un. Mais cela n’invalide aucunement votre engagement pris devant la nation, et pour eux, l’essentiel est là. Ils sont convaincus que, compte-tenu de votre position politique et de la réputation de notre pays, vous aurez à cœur de présenter votre démission au FLN, lors d’un congrès extraordinaire, sitôt que madame Louisa Hannoun aura prononcé en public les deux mots qui signeront la mise à l’arrêt volontaire de votre longue carrière de militant politique. La fougue chez les jeunes les rend têtus, et comme ils ne manquent pas d’imagination, ils vont certainement, aux fins d’en découdre, demander à madame Hannoun de dire « bismillah », car ils m’ont affirmé qu’en politique il n’y a ni abjuration ni apostasie, et qu’il faut vraiment être un ignorant pour mélanger religion et politique. C’est ce qu’ils pensent et j’ai comme l’impression qu’ils projettent de lancer à travers les réseaux sociaux, une pétition demandant à madame Hannoun d’accéder à leur demande. Beaucoup d’entre eux piaffent déjà, et m’ont dit sans arrière-pensée évidemment, que si tous les hommes politiques avaient comme monsieur Saïdani, le sens de la parole donnée et le respect de l’engagement désintéressé en politique, on n’en serait pas arrivé en Algérie à cette situation intenable où les responsables politiques s’accrochent à leurs fauteuils comme le taon au derrière de l’âne, diriez-vous. Je ne peux vous affirmer s’il n’y a pas derrière cette profession  de foi, quelque trace d’ironie. Ce dont je suis certain en revanche, c’est que les jeunes aiment relever les défis et qu’ils risquent d’aller au bout de leur idée. Et là je dois vous avouer à titre personnel, que j’attends la suite de cette pétition avec une réelle gourmandise. J’ai à cœur de ne pas désespérer notre jeunesse et de leur fournir la preuve que la volonté et la détermination permettent tous les possibles. C’est la raison pour laquelle je leur ai prêté ma plume et que j’endosse volontiers le rôle de témoin et la charge d’arbitre.

Alors ! Chiche monsieur Saïdani !

Aziz Benyahia