Dans le contexte très agité et très stressant des dernières semaines, le redémarrage des  privatisations des entreprises publiques est annoncé comme un «danger  imminent»  par une partie de l’opposition. Elle évoque un possible «bradage» du patrimoine public et n’hésite pas à agiter l’épouvantail de la «vente de Sonatrach» à des intérêts privés. Faut-il vraiment avoir peur des privatisations?

Commençons par une anecdote pour planter le décor. En Novembre 1995, le chroniqueur est invité par la Fondation Friedrich Ebert, en compagnie de quelques personnalités de la société civile algérienne, à effectuer un voyage d’étude en Allemagne. Le système communiste s’est effondré quelques années plus tôt et le mur de Berlin, ultime symbole de ce système, est tombé en 1989.

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Une visite est organisée dans une capitale allemande en pleine transformation. Première étape: direction la «Treuhand». Il s’agit de l’organisme créé par les autorités allemandes pour privatiser les entreprises publiques issues de l’ancienne Allemagne de l’Est. La délégation algérienne est reçue dans une vaste salle de réunion, autour d’une table ou sont déjà installés un groupe de cadres  allemands. En guise de message d’accueil, l’un d’entre eux montre du doigt les nombreux cartons installés dans différents coins de la salle et dont la présence avait déjà intrigué les invités algériens. «Heureusement, commente notre hôte allemand, que vous êtes arrivés ce mois ci, car si vous étiez venus en décembre vous n’auriez trouvé personne». Explication: en Novembre 1995, la Treuhand avait fini son travail. En moins de cinq ans, la totalité des entreprises publiques héritées de la période communiste avait été privatisée.

L’Allemagne est loin d’être un cas isolé, la Pologne ou la Tchécoslovaquie ont été encore plus vite et  la quasi-totalité des anciennes économies socialistes ont privatisé leur ancien secteur public au pas de charge. Elles ne s’en portent pas plus mal, bien au contraire, et les économies des quelques pays que nous venons de citer comptent, aujourd’hui,  parmi  les plus dynamiques d’Europe.

En Algérie, un «débat» qui dure depuis un quart de siècle

 En Algérie, à la même époque, en 1995, l’«ajustement structurel» battait son plein depuis déjà quelques années. On avait fermé les souks el fellah et vendu des  entreprises locales. Le débat public tournait autours de la question de savoir s’il fallait ou non engager les réformes de structure et passer au stade d’une  privatisation à plus grande échelle des entreprises publiques nationales. Nous sommes en fin décembre 2015, vingt ans ont passé et on en est exactement au même point. On continue de se demander s’il faut privatiser les entreprises publiques. L’Algérie figure aujourd’hui parmi les cinq ou six derniers pays dans le monde ou le secteur public occupe une position dominante dans l’industrie, le secteur financier ou encore les télécommunications. Cela aurait-il un rapport avec le fait que notre industrie (hors hydrocarbures) n’exporte presque rien, que nos services financiers (banques, assurances et marchés financiers) sont sous développés et  sous dimensionnés  et nos télécoms  très peu performantes ?

Le secteur public, c’est quoi ?

Pour fixer les idées à propos d’un sujet qui suscite beaucoup de fantasmes, il n’est certainement pas inutile de proposer quelques repères sur le périmètre représenté par les entreprises publiques nationales. En Algérie, on dénombre environ 1200 entreprises publiques en comptant les filiales de près de 400 «sociétés mères». Elles emploient environ 400 .000 personnes. On estime que près de 90 % de ces entreprises sont des PME et un peu plus de 150 de «grandes entreprises» comptant plusieurs centaines de salariés. Si on en juge par des bilans effectués voici quelques années, la très grande majorité de ces entreprises (plus de 80%), au lieu de créer des richesses et de payer des impôts, accusent  des déficits permanents et font appel chaque année un peu plus  aux ressources du Trésor et des banques publiques. Le coût financier pour le Trésor public des «assainissements financiers» à répétition  des entreprises publiques déficitaires est considérable. Il se mesure en dizaines de milliards de dollars au cours des dernières décennies. C’est la raison pour laquelle le sujet de leur privatisation revient sur le devant de la scène publique chaque fois que le pays est confronté à une crise financière.

Que dit la loi à propos des privatisations ?

 Les privatisations d’entreprises publiques ont été  rendues possible par la loi algérienne depuis que ces dernières ont été transformées en Sociétés par actions (SPA) par des lois sur les «capitaux marchands de l’Etat» qui datent de ...1988. Dans le sillage déjà de la baisse des prix pétroliers de 1986 qui avait vu le baril descendre sous les 10 dollars. Il suffit donc, depuis cette date, que le Conseil des Participations de l’Etat (CPE), présidé par le Premier ministre, décide de l’ouverture du capital d’une entreprise publique ou de sa privatisation totale pour que celle-ci devienne effective.

Des privatisations partielles ou totales en Algérie, il y en a déjà eu quelques unes. Elles ont connu des fortunes diverses. Certaines ont été un échec, comme celle  qui a conduit au rachat récent par l’Etat  du complexe sidérurgique d’El Hadjar dans lequel il a décidé de réinvestir près d’un milliard de dollar. D’autres ont eu plus de succès comme par exemple celle de l’ancien ENAD par le groupe allemand Henkel qui a conduit à la création des produits vendus sous la marque Isis.

Plus récemment, le CPE a également approuvé, voici environ 18 mois, le projet d’ouverture du capital (à hauteur  de 20 à30%) de huit entreprises publiques par le biais de la Bourse d’Alger (des entreprises importantes comme  Mobilis, le CPA, une filiale de Cosider ainsi que des cimenteries du groupe GICA sont notamment concernées par ce programme en cours de réalisation). L’objectif de ces dernières opérations est de procurer  de nouvelles ressources financières à ces entreprises de façon à les rendre moins dépendantes du budget de l’Etat. Il s’agit aussi de moderniser leur management en le rendant plus transparent grâce aux règles imposées dans ce domaine par le marché financier.

 Ce que prévoit la loi de finances 2016 

L’une des mesures les plus controversées de la loi de finances 2016 est contenue dans le fameux article 66. Contrairement à  ce qui a été écrit le plus souvent, cette disposition de la loi de finances n’ouvre pas la voie à «un bradage du patrimoine public». Elle a au contraire pour objectif de créer pour la première fois une «minorité de blocage», à hauteur de 34% du capital, qui restera entre les mains de l’Etat  en cas de privatisation d’une entreprise publique. L’article 66 de la loi de finances 2016 va  permettre  à l’Etat algérien de s’assurer, à travers le maintien d’une minorité de blocage, que les objectifs assignés à la privatisation sont bien respectés par le nouveau management des entreprises dont la privatisation serait à l’avenir décidée  par le gouvernement. Pour dire les choses clairement, il s’agit de vérifier que la privatisation s’effectuera conformément à un cahier des charges défini préalablement (qui prévoit en général le maintien de l’activité de l’entreprise, de l’emploi et de nouveaux investissements) et qu’elle ne donnera pas lieu à des opérations spéculatives comme la vente d’actifs immobiliers ou de terrains.

Vers des privatisations tous azimuts ?

Le gouvernement n’avait donc aucun besoin de la loi de finances 2016 pour privatiser les entreprises publiques. La loi de finances 2016 n’«invente» pas les privatisations. Ce n’est pas non plus un «nouveau programme de privatisation massive des entreprises publiques». Le seul programme en cours est celui, dont nous avons déjà  parlé, qui concerne l’ouverture du capital de huit entreprises publiques par le biais de la Bourse d’Alger.

Est-ce que le gouvernement ira plus loin dans les mois et les années à venir? La réponse est certainement positive. Pour des raisons  financières, l’Etat  ne pourra plus, dans les années à venir, maintenir sous perfusion des centaines d’entreprises déficitaires.

On peut déjà faire quelques pronostics sur l’orientation future du processus de privatisation dans notre pays. Premièrement, il ne concernera pas les «entreprises réputées stratégiques». Pas  de privatisation de Sonatrach, ni de Sonelgaz ou d’Algérie Télécom en vue. C’est ce qu’Abderrahmane Benkhalfa  vient de confirmer devant les sénateurs. Une deuxième orientation probable concerne les «grandes entreprises publiques» dont apparemment le gouvernement tente en priorité de moderniser le management,  grâce notamment  à des ouvertures de capital (par la Bourse ou des partenariats internationaux), sans recourir encore à des formules de privatisation plus franches.

 La troisième orientation concerne les centaines de PME publiques déficitaires qui semblent être dans le viseur de l’exécutif  à travers l’article 66. A quel rythme cette privatisation s’effectuera-t-elle? Dans ce domaine , il ne faut pas se faire d’illusions. Contrairement à une idée encore  largement répandue dans l’opinion et les médias nationaux, les PME publiques ne sont pas un «trésor national» sur lequel vont se précipiter goulûment des prédateurs affamés. Les «repreneurs» ne vont pas se bousculer pour ces entreprises souvent de taille modeste et en piteux état sur le plan financier. La principale difficulté pour le gouvernement algérien va en réalité consister à trouver des acheteurs nationaux pour éviter d’être contraint, dans quelques années , de fermer purement et simplement ces entreprises.

C’est précisément ce que les cadres de la Treuhand ont expliqué au chroniqueur voici une vingtaine d’années. En  Allemagne, on n’a pas pu vendre plus d’une trentaine d’entreprises de l’ex-RDA, le reste, plusieurs centaines, à été cédé à un prix symbolique moyennant un engagement des repreneurs sur le maintien de l’activité...