Développement/La différence entre le Vietnam et l’Algérie

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En une quinzaine d’années, l’économie vietnamienne s’est radicalement transformée. Alors que le pays était l’un des plus pauvres au monde, il dispose aujourd’hui d’une économie parmi les plus dynamiques de la planète. Cet exemple, à l’instar du modèle polonais, qui partagent d’ailleurs un certain nombre d’éléments en commun, est pertinent car il est révélateur d’un mode de transition économique s’ayant démarqué des grands principes proférés par le consensus de Washington dans les années 1990, notamment par l’importance accordée à l’Etat vietnamien pendant ce processus.

La Banque Mondiale et le Fonds monétaire international (FMI) ont proposé pendant des années un certain type de réformes qui n’a pas été adopté par tous les pays en développement. Pour des chercheurs comme Annette Kim, professeur à l’université de Berkeley, en Californie, les stratégies réformatrices de ces institutions assument que « les individus sont naturellement des entrepreneurs mais que leurs actions sont limitées par des gouvernements et un manque de technologie, de financement, d’infrastructures qui les empêchent de libérer leur véritable nature entrepreneuriale ». Le travail de Kim montre qu’entrepreneurs et entreprises privées ont émergé au Vietnam malgré la présence de ce type de contraintes. Comment l’explique-t-elle ?

Un rôle crucial de l’Etat 

En comparant avec le modèle chinois, elle montre que le Vietnam n’a pas radicalement changé ses institutions politiques, qu’il n’a pas établi de règle de droit, qu’il n’a pas discipliné ses institutions financières, et que l’interventionnisme de son Etat y resté très important. Les changements économiques ne sont donc pas dus à une transition démocratique, ou à une libéralisation totale du marché.

Pour beaucoup d’analystes, comme pour Kim, le fait qu’un certain nombre de petits Etats en Asie aient autant réussi est lié à ce rôle crucial de l’Etat qui a su encadrer l’économie à des fins productives. Pour autant, le Vietnam se distingue par une forme d’Etat « qui ne ressemble pas aux types d’Etat-développement qui ont caractérisé les miracles asiatiques de la génération précédente (Japon, Corée du Sud, Singapour). Tout au contraire, l’Etat central a autorisé des gouvernements locaux à exercer un certain pouvoir sur les politiques économiques à mettre en place ».

Si l’on compare avec la Chine, le Vietnam partait de loin, ne pouvant attirer qu’un nombre limité d’investissements étrangers, et débutant sa transition avec des ressources limitées et une pauvreté conséquente. L’auteur, dans son livre « Learning to be capitalists: entrepreneurs in Vietnam’s transition economy », s’est intéressée à une caste d’entrepreneurs qui n’existait pas 15 ans auparavant, et a donc pu examiner les facteurs qui ont peu permettre l’émergence de ce groupe au sein de la société vietnamienne. Elle s’est focalisée sur une industrie en particulier, le secteur immobilier, l’un de secteurs clés de l’expansion économique du Vietnam, alors même que le pays a toujours été mal classé en ce qui concerne les cadres institutionnels permettant l’épanouissement d’un solide secteur immobilier privé. C’est en cela que son analyse est intéressante car elle montre que les cadres institutionnels ne peuvent pas tout expliquer, et qu’il faut essayer de comprendre comme telle ou telle culture prend son essence au sein d’une société.

Le livre de Kim est fascinant car il cherche à résoudre une équation complexe. Pourquoi certains pays se sont convertis si facilement au capitalisme alors que d’autres ont tant de difficulté à effectuer une transition efficace ? Comment ces pays ont changé leurs économies alors que tant de réformes sans retour ont été adoptées dans certains pays en développement ?

La décentralisation : une clé de réussite 

Son travail nous amène à aller au-delà des réformes politiques et du cadre légal national au sein duquel un système économique prend place, pour considérer les normes sociales et les alliances de pouvoir qui ont-elles aussi une importante cruciale pour comprendre comment une culture entrepreneuriale peut émerger au sein de tel ou tel pays.

La comparaison avec les entrepreneurs de Varsovie, en Pologne, est alors lumineuse. Malgré des cadres institutionnels fondamentalement différents, à Varsovie comme à Ho Chi Minh City (HCMC), « la clé pour les entreprises capables de mettre en œuvre leurs projets fut la décentralisation de l’autorité développementale à un niveau de gouvernance liée à la ville », et les diverses capacités d’apprentissage que ce type de décentralisation ont fait émerger. A ce niveau de la ville, les entrepreneurs polonais et vietnamiens ont utilisé des stratégies différentes pour apprendre et faire émerger cette culture entrepreneuriale. A HCMC, cela s’est fait par un grand degré de sociabilité des individus. L’expansion de cette culture s’est faite à travers l’ouverture et l’extension de réseaux professionnels, et par la présence de nombreux intermédiaires : « les individus étaient ouverts à rencontrer des gens et partager des informations ». A Varsovie, les développeurs polonais n’ont pas appris la culture des projets en socialisant avec leurs compères, mais en payant une grande attention aux entreprises étrangères, notamment ceux d’Europe de l’Ouest, qui étaient dès le début de la transition économique très actifs sur le marché polonais.

La chercheuse montre que, malgré des agendas de réformes économiques différents en Pologne et au Vietnam, les entrepreneurs ont développé leurs projets de manière similaire, en prenant avantage de la décentralisation de certaines politiques pour agir, notamment en se servant des normes sociales et des ressources culturelles afin «d’acquérir et adopter de nouvelles informations et pratiques ».

Les changements qui ont pris place au sein de ces deux pays ne sont pas liés à des comportements ‘naturels’ des individus, mais ont bel et bien été acquis au cours de processus de socialisation, que ce soit avec des acteurs locaux ou avec des entreprises étrangères, et que ces processus restent donc liés aux structures sociales en place. En Pologne, l’apprentissage de la culture entrepreneuriale s’est faite parallèlement au fort désir de l’Etat d’intégrer l’Union Européenne, avec pour modèles les entrepreneurs expatriés et les entreprises étrangères.

La théorie de « cognition sociale » que développe Kim appelle à poser de nouvelles questions sur le type de projets de développement que l’on cherche à mettre en place dans les pays émergents. Quels sont les acteurs présents qui vont apprendre ? Au sein de quel type de relations les individus apprennent-ils au sein de telle ou telle société ? Comment les individus, au sein de ces projets de développement, auront l’opportunité d’observer et d’interagir avec les autres individus ?

En ce qui concerne l’Algérie, cela pose évidemment des questions cruciales sur le rôle que la diaspora pourrait et devrait jouer au sein des projets de développement du pays. A l’instar de la Pologne et de son désir d’intégration au sein de l’UE, personne ne saurait nier que beaucoup d’algériens ont les yeux tournés vers l’Europe, et il faut au contraire utiliser ce désir pour renforcer les liens entre populations européennes et nord-africaines, et encourager des interactions culturelles qui ne pourraient être que bénéfiques à l’acquisition et à l’apprentissage de nouvelles informations et pratiques. L’objectif du travail de Kim n’est pas nécessairement d’encourager les ouvertures régionales ou les interactions transnationales, l’exemple vietnamien le montre bien, mais l’histoire récente de l’Etat-nation algérien semble néanmoins le pousser dans cette direction.

Tarek S.W.