C’est dans toutes les conversations et c’est d’une logique implacable. En continuant à aller en Arabie Saoudite pour la Omra et le Hadj est-ce qu’on ne cautionnerait pas tout simplement la politique du royaume wahhabite ? L’Algérie y transfère environ 1 milliard d’Euros par an qui viennent s’ajouter aux 90 milliards de dollars perçus annuellement au titre des visites liturgiques (chiffre avancé par la chambre de commerce de La Mecque ). Sans compter la manne que représentent ces visites en termes de retombées économiques énormes pour le pays.

Le Hadj et la Omra génèrent des ressources qui constituent la deuxième fortune de l’Arabie saoudite après les hydrocarbures. Si l’on s’en tient uniquement à l’éthique islamique et aux sources scripturaires de l’islam, on est obligé de considérer que  l’utilisation des bénéfices tirés de ces visites et de l’accomplissement d’une obligation canonique, à des fins autres que sociales, est tout simplement HARAM. Mille fois haram. Voici pourquoi :

Les deux saintes mosquées (El harameïn : La Mecque et Médine), ainsi que les sites historiques appartiennent à la communauté des croyants ( la oumma ) et représentent donc un patrimoine commun dont l’entretien et les aménagements sont intégralement couverts par le produit des visites. Le bénéfice net doit donc revenir à la Oumma sous différentes formes : allégement des souffrances, hôpitaux, écoles, bourses d’études, universités, et…, bref tout ce qui peut traduire de la manière la plus fidèle et la plus intelligente l’esprit et la lettre du Coran.

Or à quoi assiste-t-on depuis toujours ? A une fin de non-recevoir de la part des autorités saoudiennes qui considèrent la présence de ces lieux saints de l’islam sur leur territoire comme une bénédiction divine, et que leur en contester l’exploitation revient à contrevenir à la volonté divine. C’est la réponse qui a toujours été réservée aux Etats islamiques qui périodiquement, proposent une gestion collective et transparente, confiée à une organisation para-islamique dans laquelle siégeraient les représentants de tous les pays musulmans et dont la présidence serait tournante, pour éviter toute tentation hégémonique.

Les différentes études qui ont été menées sur la traçabilité de ces bénéfices colossaux et de l’usage qui en est fait, débouchent sur le même constat. Le ministère saoudien des affaires religieuses justifie l’utilisation de cette manne par les aménagements réalisés pour le confort des pèlerins et l’ « exportation » de la parole divine ( aide à la construction de mosquées, envois d’exemplaires du Coran, écoles coraniques. ) ; toutes dépenses qu’on peut naturellement considérer comme frais généraux. Aucune mention des moyens énormes mis à la disposition des milliers de prédicateurs locaux dans tous les pays musulmans pour dispenser la bonne parole wahhabite. Et c’est là où le bât blesse et où l’on se rend compte des ravages causés dans nos pays depuis ces dernières décennies ; depuis qu’on essaie de nous faire découvrir un islam qui nous a échappé pendant des siècles et qui nous fait passer pour des abrutis.

Allons plus loin dans l’analyse. On a toujours considéré que la suffisance et l’arrogance des Autorités saoudiennes, et leur comportement à l’égard des pays musulmans et des pays pauvres en général, n’était que le comportement normal d’un pays riche dont la fortune ne doit rien à son génie propre ni à son travail. Un enfant gâté qui veut bien prêter son ballon de foot tout neuf à la condition qu’il soit le capitaine, qu’on s’arrange pour qu’il marque des buts et qu’il désigne lui-même l’arbitre.

On se pose alors la question de savoir pourquoi les pays musulmans ne prennent pas des initiatives pour entamer enfin un dialogue apaisé, hors de toute arrière-pensée belliqueuse (problèmes Iran-Arabie saoudite, sunnites-chiites ), et se limitant au strict respect de l’éthique islamique. Celles-ci pourraient venir soit des gouvernements eux-mêmes, soit des intellectuels musulmans. La réponse est aussi évidente que la question est naïve. La puissance financière des Saoudiens arrive à faire plier les plus réticents des hommes politiques et à réduire au silence et par tous les moyens, les plus audacieux des intellectuels musulmans.

A preuve : la véritable expédition punitive organisée par le régime wahhabite contre le petit Yémen voisin sur lequel il s’essuie  périodiquement les babouches, qui plus est, avec l’assistance effective des armées des pays « frères », conviés à « leur insu de plein gré » à une guerre décidée par le jeune ministre saoudien de la défense, décrit par les chancelleries comme un adepte des jeux vidéo grandeur nature.

L’Algérie, qui par tradition refuse les diktats et qui n’a jamais été en odeur de sainteté dans ce pays, vient de pousser l’insolence jusqu’à refuser de se laisser embarquer dans l’expédition punitive. Plus grave encore, voilà notre ministre des affaires religieuses Mohamed Aïssa, qui ose s’affranchir de la mainmise wahhabite sur le culte et qui prétend  s’attaquer ouvertement à ses agents-prédicateurs en décidant de rendre nos mosquées enfin décontaminées à leurs fidèles. Ce fut la goutte de trop. Ryad est en colère et nous menace déjà de ses foudres.

Dès lors, quoi de plus normal qu’en Algérie, où Dieu merci, on sait encore être irrédentistes et rester fidèles à notre histoire, on assiste à une saine colère de citoyens qui ne cherchent querelle à personne mais qui demandent qu’au nom de la justice divine, on rende enfin à César ce qui appartient à César et aux musulmans ce qu’ils ont eux-mêmes déboursé, souvent au prix de toute une vie travail. Ils demandent que ces bénéfices énormes soient redistribués aux seuls contributeurs, non pas sous forme de « sadaqa », version bédouine d’un emplâtre sur une jambe de bois, mais en investissements à long terme dans des projets d’éducation et de santé, pour sortir enfin d’une vision rétrograde de la société musulmane, trop longtemps mise sous le boisseau par les plus riches d’entre nous et avec la complicité ou sous les ordres directs de leurs mandants d’Occident.

Alors, boycotter les visites aux lieux saints en guise de représailles ? Réagir sous l’effet de la colère et de l’indignation n’est jamais la bonne solution. Sans compter qu’on imagine sans trop de peine, le régime wahhabite charger ses sbires de mettre en garde les ouailles contre l’abandon d’un des piliers de l’islam ; ce qui serait considéré tout simplement comme un appel à l’apostasie. Il est vrai que l’idée peut paraître séduisante dans la mesure où, priver le régime wahhabite d’une recette annuelle de 90 milliards de dollars qui viendrait alourdir le déficit public déjà mis à mal par la chute des cours du baril et la guerre contre le Yémen, l’amènerait à réfléchir et à revenir à une attitude moins arrogante et plus réaliste. Mais je crains que l’idée ne fasse long feu ; non seulement parce que le boycott total est une vue de l’esprit, mais surtout parce qu’elle serait contre-productive du fait qu’elle ne procède pas d’une volonté de réforme de l’islam que tous les musulmans appellent pourtant de leurs vœux. Seul un mouvement mondial de réforme de l’islam, au sens d’une lecture moins littéraliste et plus conforme à l’islam des lumières peut à terme corriger ce genre de dérives et mettre fin à la mainmise d’une poignée d’aventuriers sur une religion et un patrimoine universels. C’est la lutte de l’intelligence contre l’argent facile. A nous d’éduquer nos enfants dans le développement de la plus belle des richesses ; celle de l’esprit.

Aziz Benyahia

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