L’autre jour, dans le bus-kamikaze bondé qui devait nous jeter place des martyrs, j’ai demandé gentiment à un jeune adolescent de céder sa place à une vieille dame. Non seulement il a refusé mais en plus il m’a défié du regard. La scène n’avait pas surpris outre mesure les autres passagers. Il s’en est même trouvé un vieux monsieur qui a marmonné : « elle n’avait qu’à venir plus tôt ». Hors de question de généraliser ni de tirer des conclusions hâtives. C’est un fait. Ça existe. Mauvaise éducation des jeunes, indifférence des adultes, et individualisme général.

Je fais partie d’une autre génération, d’une autre histoire, d’un autre univers. Un autre monde. Quand j’étais jeune on disait « j’nane el beylec » pour le jardin public. Tout ce qui était collectif était « beylec » et donc scrupuleusement respecté parce qu’il appartenait à tout le monde. Le qualificatif rappelait certainement le passage des Turcs chez nous du temps du beylicat. Ce respect de la chose d’autrui et du bien commun, nous était enseigné à l’école et à la maison. Pas uniquement dans les cours de morale à l’école mais dans la vie de tous les jours. Et la morale, comme le rappelle le docteur Ibrahim El Blayhi, c’est le respect de l’ensemble des règles, des droits et des devoirs qui constituent et garantissent l’harmonie et la pérennité d’une société.

Dans le réfectoire du lycée d’enseignement franco-musulman de Constantine, on pouvait lire sur un grand panneau dans une belle calligraphie arabe : « Les nations ne survivent que par la persistance de leur morale et disparaissent avec la fin de celle-ci ». C’était du temps de la colonisation. C’est dire ! La vie était autrement plus difficile mais autrement plus apaisée et harmonieuse.

On n’élevait jamais la voix devant les adultes, on ne regardait pas nos parents dans les yeux, on s’arrêtait de siffler à l’approche d’un adulte, de peur de se faire tirer l’oreille. On admirait l’instituteur, on craignait l’imam et on respectait tout le monde, même si entre gamins, c’était souvent la castagne. On ne nous parlait ni de civisme ni de citoyenneté ni d’environnement. Ces mots-là n’existaient pas. Un seul mot résumait le tout : le respect. Respect des personnes, du bien d’autrui, du bien commun, de la parole donnée, de la ponctualité, du sommeil des autres. On parlait à voix basse en passant devant l’hôpital parce que les chambres des malades étaient au rez-de-chaussée. On quittait la ville pour fumer nos premières cigarettes, en cachette, à l’abri du regard des adultes, de la famille, des amis de la famille, des voisins et surtout de l’instituteur qui valait pour nous statue du commandeur.

D’où vient qu’aujourd’hui, toutes ces valeurs ont disparu chez nous ? D’où vient que les gens ne saluent que les personnes qu’ils connaissent, qu’ils ne réagissent plus devant les actes blâmables (el mounker), qu’ils ne respectent plus la loi et qu’ils sont de plus en plus négligés et de moins en moins présentables, alors que « la propreté est une composante de la foi » ( hadith ) ? Si nous en sommes arrivés à ce niveau d’incivisme et d’égoïsme, c’est parce que, non seulement nous avons renié nos traditions, bricolé notre religion et bâtardisé notre culture, mais parce que nous avons cru ressembler à l’Occident en ne singeant de son mode de vie que l’écume de ce qu’il y a de plus répréhensible chez eux. Nous n’avons pas retenu d’eux le savoir-vivre, la propreté, la ponctualité, le respect de la loi, le sens du devoir, la démocratie, la préservation du bien collectif et de l’environnement, le juste milieu dans toute chose. En Suisse on peut faire ses courses dans un magasin, faire soi-même l’addition et payer sans rencontrer de vendeurs. En Allemagne j’ai vu des piétons dans une rue déserte un dimanche, attendre que le feu passe au vert pour traverser. En Occident le policier est là pour aider et non pour réprimer. En Californie il n’y a pas de feux aux croisements marqués d’un stop. Chaque automobiliste passe à son tour selon l’ordre d’arrivée. En deux semaines de séjour je n’ai pas vu un seul policier. Pourquoi ? Parce que tout le monde respecte la loi et les citoyens sont là pour faire la leçon aux contrevenants et pour alerter immédiatement la police en cas de problème.

Chez nous, chez les défaitistes du moins, on avance souvent des explications un peu trop courtes, ramenant toutes nos tares à un héritage quasi génétique définitivement ancré dans la fatalité. C’est ce qu’on entend chez des gens qui ne connaissent de l’islam que ce qu’ils glanent par-ci, par-là ; juste ce qui vient consolider leurs préjugés ou les aider à régler de vieilles rancunes avec un monde arabe ou musulman qu’ils ignorent pourtant. L’un des clichés qui a la vie longue à ce sujet c’est l’absence de propreté dans nos villes, attribuée à nos mœurs et à notre laisser-aller congénital. Il suffit de savoir que deux capitales musulmanes emportent le titre de villes les plus propres du monde : Singapour, où un crachat ou un chewing-gum par terre peuvent mener en prison et Oman la capitale du sultanat du même nom. Un jour j’ai posé en arabe la question à un chauffeur de taxi omanais pour savoir quel était le secret pour garder une ville aussi propre, sans le moindre papier par terre. Sa réponse a été d’un naturel désarmant : « parce qu’il y a des poubelles ».

Cela signifie donc que tout revient à un problème d’éducation dès l’enfance et que le modèle vient forcément des parents, des éducateurs et en premier lieu de ceux qui nous gouvernent.  Il suffit que le modèle soit défaillant pour fragiliser tout l’édifice, à commencer par celui de l’école et de la mosquée. Et Dieu sait que le Coran regorge de recommandations qui ne demandent qu’à être suivies pour faire de notre société un modèle d’harmonie et de cohabitation apaisée.

« Ne prends pas un air arrogant en abordant tes semblables. Ne te dandine pas avec insolence dans ta démarche ! Dieu n’aime pas la gloriole. Sois modeste dans ta démarche ! Baisse la voix quand tu parles… » Coran : 31/19.

« Le Messager de Dieu nous a recommandé d’accomplir sept actions : rendre visite aux malades, participer aux cortèges funèbres, dire à celui qui éternue : « Que Dieu t’accorde sa miséricorde », soutenir le faible, aider l’opprimé, saluer autrui et honorer ses engagements ». Hadith.

Dire que la bonne éducation constitue le fondement le plus solide d’une société, peut passer pour un doux euphémisme ? Certes ! « Mais continue à rappeler, car le rappel est bénéfique pour les croyants » nous dit le Coran : 51/55. Alors, comment améliorer les choses ? Faire régulièrement des piqûres de rappel à tous nos responsables et continuer à faire comme le colibri. C’est ce petit oiseau qui n’arrêtait pas de faire des allers et retours pour participer avec les villageois à éteindre un incendie dont ils ne pouvaient arriver à bout. Alors un paysan excédé lui dît : « Tu es stupide avec ta goutte d’eau. Tu vois bien que nous n’y arrivons pas avec tous ces seaux d’eau ». Le colibri lui répondit : « Je fais ma part ». C’est P. Rabhi, un enfant du pays, grand spécialiste de l’environnement, qui le raconte pour expliquer pourquoi il a donné à son association internationale, le nom de « Colibri ».

Aziz Benyahia